La destruction du XXe siècle

(extrait)
ACTE II

SCENE III

UN HOMME
Je participe au ramassage des animaux. Je fais partie de l’équipe spécialisée de Quimper. Ma première intervention c’était dans un élevage de poulets : un hangar de mille mètres carrés rempli à craquer. Il fallait aller très vite, on avait des instructions. L’un d’entre nous conduisait le tractopelle  pour ramasser les poulets, les autres rabattaient les bêtes vers lui. Comme les volailles sont très très serrées les unes contre les autres quasiment depuis leur naissance, elles n’ont presque pas de muscles et leurs os sont mous. Ce qui fait que quand on enlève la première pelletée, toutes celles qui sont autour du « trou » qu’on vient de faire tombent sur le côté et elles ne peuvent pas se relever. Ça ne facilite pas le travail : les gars qui sont à pied doivent tout le temps ramasser les poulets blessés qui gênent le déplacement des autres. C’est très fatigant parce qu’on doit les attraper à deux mains, en saisissant le corps comme ça, en entier. Si on essaie de les attraper par les pattes ou par la tête, comme ils sont très fragiles, il ne nous reste qu’un bout dans les mains et le poulet tombe par terre, donc il faut encore se rebaisser pour ramasser l’autre morceau. C’est un boulot épuisant, parce que c’est de nuit, c’est très physique, et en plus il y a le bruit, à cause des cris des poulets.
Bon, ensuite, le tractopelle remplit des remorques. Au fur et à mesure qu’elles sont pleines, un tracteur les conduit dehors et des camions les emportent au centre de destruction. Je n’y suis jamais allé. Je ne sais pas comment ils tuent les bêtes ni où ils mettent les cadavres.

Ce qu’on nous a dit c’est qu’il faut faire disparaître tout le bétail avant la Destruction à cause des maladies qui pourraient passer de l’animal à l’homme. Je sais qu’il y a les salmonelloses, la listériose, la maladie de la vache folle... Euh, la dioxine, les antibiotiques. Mais je crois que ce qui leur fait le plus peur, c’est les virus, comme la grippe aviaire et tout ça.

Nous ? Non, nous on n’a pas de masques. Enfin, ils nous en ont distribué, mais ça nous gêne dans le travail, ça nous ralentit, alors le chef d’équipe nous a dit que c’était pas obligatoire de les mettre. Parce qu’on a un rendement à tenir.

Après, j’ai fait les truies. Là par contre, on avait des combinaisons et je peux vous dire qu’on les mettait ! Parce qu’elles mordent, ces bêtes là. Donc, pareil, il fallait arriver à les transférer du hangar à la remorque. Sauf que là, une seule bête, c’est des centaines de kilos et il y a tout un système de cages en fer à ouvrir avant de pouvoir les sortir, parce que chaque truie est isolée dans un truc qui la maintient couchée si elle attend des petits ou si elle est allaitante debout coincée comme ça avec une barre en fer devant, une derrière et aussi d’autres sur les côtés. Au début, on s’était dit que le plus simple, c’était d’ouvrir toutes les cases, et de les diriger vers la sortie. Mais c’est que c’est pas comme les poulets, c’est intelligent, un porc. On dit que c’est même plus intelligent que les chiens et c’est vrai que vu comment elles nous regardent...
Donc au début on leur ouvrait, mais en fait, il y en avait qui étaient trop faibles pour se lever, il y en avait qui refusaient d’aller dans la direction qu’on voulait et qui partaient dans l’autre sens, et comme je disais, il y en avait aussi qui nous chargeaient et qui nous mordaient. Comme si elles comprenaient ce qu’on était en train de faire. Du coup, on n’a fait comme ça qu’une seule nuit. Et le lendemain, on nous a donné des espèces de fusils avec une seringue intégrée. Avant d’ouvrir la cage, on les pique. Il suffit de braquer le fusil sur la bête et de tirer. D’abord elle crie, c’est horrible, vous avez déjà entendu un cochon hurler ? On dirait les pleurs d’un bébé !  Heureusement, en moins d’une minute, elle s’endort. Quand elles sont toutes calmes, on ouvre les cages et on se met à quatre par truie pour les charger sur des diables. On les sort comme ça, et dehors, il y a un tracto qui les balance dans les remorques.  Ça va moins vite que pour les poulets.
Voilà, c’est pas plus compliqué que ça.

Non, les vaches, ça, j’ai pas fait.