Une beauté triste, carnets d'un voyage au Cambodge


8 décembre
Dans le bus, on distribue les journaux gratuits. L’intox entre dans les têtes dès le réveil. J’apprends dans Metro que le “plan Borloo” a été voté. Mais, pour une fois, je ne me mets pas en colère : nous sommes plus malins que cette propagande, demain nous fuyons au Cambodge.
ANPE, 8h31, la cohorte est déjà là. Les urbains sont aspirés par la machine à presser les hommes. Moi aussi, je viens faire mon devoir de chômeuse, avant de me libérer pour un mois et demi. Voyager n’est pas formellement interdit pour l’instant, on peut encore aller chercher la preuve qu’un autre monde existe, un monde relié à la terre, un monde matériel où la vie n’est pas suspendue au bon vouloir d’un ordinateur. Grâce aux amis qui nous aident à tromper leur surveillance, nous sommes plus forts que les vigiles qui fliquent notre misère. Nous allons passer la frontière. Chaque année on s’enfuit, et quand on raconte aux amis, au retour, ils restent incrédules, collés à la misère, à la hantise d’avoir froid et faim, à la peur de mourir, en somme, dans un monde où pourtant toute idée de la mort s’est évanouie dans l’immortalité publicitaire, où les pauvres sont des cyclopes sans conscience dont l’œil est relié directement à un écran de télévision.
Je regarde le spectacle de l’ANPE sans y croire. Le mythe du chômeur retournant au travail, cherchant du travail, begging for work, ne tient plus. Ici, sous les néons, toujours des gens usés, une majorité de Noirs et d’Arabes, les enfants du rêve de cocagne de leurs pères, déchets digérés par la corne d’abondance, échoués dans la poubelle de la France, l’ANPE. Enfants déchus du paradis de la consommation à qui même Cofinoga refuse un crédit de mille balles pour acheter une Xbox. Je sais que cette image des hommes n’est pas réelle. Le vrai monde est fait de chair et de lumière, avec des gens mortels et vivants. J’y pars demain.

16 décembre
Koh Kong, ville frontière.
En fin d’après-midi, on se promène le long du bras de mer, vers le sud. Sur le chemin : des petites maisons, des enfants qui courent, quelques adultes assis et des chiens allongés, comme raides morts, terrassés par la chaleur. Au-dessus de la route, un panneau indique : “Industry énergie”. Tout de suite après : un grand bâtiment désert avec une cheminée d’usine, à l’abandon. Fenêtres brisées, herbes hautes, machins qui traînent un peu partout.
Cinq cents mètres plus loin, un homme en marcel est assis sur une souche. Près de lui, un enfant silencieux. L’homme nous appelle en français. Il veut causer. Mais il n’a rien à dire. On lui demande s’il a travaillé ici. « Je suis le directeur adjoint de cette industrie », il répond. Un homme pieds nus en plein après-midi près d’un bâtiment en ruines : le directeur.
En continuant, le chemin finit par déboucher sur un petit village. Les femmes portent des foulards. Les maisons sont construites sur pilotis au-dessus d’un marécage cloaqueux, puant, rempli de déchets et de sacs en plastique. La surface de l’eau fait des bulles malsaines. Sur notre passage, tout le monde sourit. Les enfants disent hello. Le chemin est un empilement de strates de poubelles sédimentées. Sur le bas-côté, près d’un puits, un gamin nu, accroupi sur un monticule de déchets, attend que son père lui verse de l’eau sur la tête. La toilette se fait dans la décharge. Le père déverse l’eau, l’enfant fait la grimace.

17 décembre
En face du marché de Sianouhkville, des “enfants des rues” sniffent de la colle dans des sacs en plastique. Ils s’approchent à quatre pattes du restaurant où on est assis, pour ne pas être vus des serveurs. Ils nous demandent de l’argent. Face à la souffrance, je suis démunie, je ne connais rien de cette vie. Le petit n’a pas quatre ans. Je jette un regard sur le restaurant, personne ne nous prête attention. Je me penche et vide la coupelle de cacahouètes dans les mains du petit. J’ai honte, comme si je venais de voler la nourriture pour remplir mon estomac vide. Ils me disent merci et s’enfuient.
...


Plus tard. Un homme hagard porte un infirme sur son dos, dans son sillage, une femme. Ils traversent la route encombrée de motos. Ils s’approchent de nous, ils mendient. La femme se tourne vers moi, son regard est fou. De faim ? De drogue ? D’avoir vu l’impossible ? L’infirme est mourant, ses moignons d’une maigreur à peine croyable tremblent, ses yeux sont aveugles.
Ils mendient. Et je ne parviens pas à leur donner quoi que ce soit. Interdite, le souffle coupé, je ressens la violence de leur existence comme une agression à mon endroit. Plus tard, on m’expliquera que les mendiant nous offrent une possibilité de nous purifier par le don, en nous aidant à nous détacher des biens matériels.


18 décembre
Dans un bar à touristes, un barang nous tient la jambe toute la soirée. Il ne tarit pas sur son “histoire d’amour” avec la Thaïlande. Histoire d’amour qui consiste à lever des putes, à leur faire des gosses, puis à participer à des sales plans de passborder à l’aéroport de Bangkok pour subvenir à leurs besoins, risquant trois ans de prison.
Il parlera toute la nuit si on ne l’arrête pas : sa taxi-girl de Sianouhkville l’a menacé de lancer un contrat sur sa tête s’il ne la paye pas. Elle l’attend dehors. Lui, fait l’étonné : quoi, payer, pour trois semaine de baise ? “J’ai été très clair depuis le début avec elle : si elle veut partager ma chambre, je suis d’accord. Je veux bien lui payer à bouffer, lui acheter des trucs et lui donner un peu d’argent. Mais j’ai été très clair : je lui ai dit que j’avais déja une girlfriend à Bangkok et que je n’en veux pas une ici.” En effet, ça a semblé très clair à la fille, et c’est pour ça qu’elle veut son argent.

20 décembre
Deux des enfants du marché sont venus mendier à notre table dans une cabane à nouilles. En bonne occidentale, j’ai voulu demander à la marchande de leur préparer un bol. Je n’ai eu qu’à me lever et à me tourner vers elle. Déjà, les mômes étaient attablés avec une assiette de gruau de riz. La marchande était avec eux comme avec ses propres enfants, douce et calme. Et avec moi, comme si ce que je venais de faire était parfaitement normal. Pourtant, c’était la première fois que je faisais une chose pareille. Je ne pouvais pas m’empêcher de m’apitoyer. Je n’osais pas les regarder. Quand ils ont fini de manger, ils avaient encore faim. Ils sont allés mendier à la cabane d’à côté. Sont passés à leur suite trois autres gosses et un éclopé qui n’avait plus qu’une jambe. J’ai refusé. L’homme a vu les larmes dans mes yeux. J’en avais honte. Lui n’avait plus de jambe et le ventre vide. Il ne pleurait pas. Les enfants non plus.
Plus tard, j’ai observé les réactions des Cambodgiens face aux mendiants. Ils donnent. Toujours. Même très peu. Quelque chose vaut toujours mieux que rien. Ici, donner, c’est se purifier. Moi, j’avais honte et je pleurais parce que j’étais incapable de donner, comme si me délester de cent riels allait me rendre pauvre, alors que j’avais dans mes poches l’équivalent d’un an de salaire en dollars.

22 décembre
Kep. Deuxième jour.
Mauvais démarrage de la journée. Je reste alitée avec un bouquin.
Fin d’aprèm en mobylette dans la campagne. C’est la récolte. Tout le monde est au champ. Le riz est jaune comme du blé.
Les gens ne sourient pas dans les rizières. Les visages sont tristes. Ceux des plus vieux portent l’épouvante, la même que celle que les rescapés des camps nazis ont sur les photos. Ils ont vu quelque chose qu’on ignore et qu’il vaut mieux toujours ignorer. Ils restent en vie, pourtant. À travailler la terre pour se nourrir. Le dos courbé sous le soleil finissant.

Partout, dès qu’on s’arrête, quelqu’un vient pour nous proposer d’acheter ce qu’il possède (une chambre pour la nuit, de la nourriture, un service). Sans aucune agressivité, mais aussi sans plaisir, même quand vient le moment du marchandage. C’est comme si le vendeur était soudain pris d’une grande fatigue, une envie de dormir fulgurante. Il s’y colle quand même, parce qu’il faut faire bouillir la marmite. Parfois, j’ai l’impression que les gens préfèreraient nous offrir ce qu’ils ont pour s’éviter la corvée de la transaction. Mais ils n’en ont vraiment pas les moyens. Ils n’ont rien. Absolument rien, pour la plupart. C’est inimaginable pour un occidental, à quel point ils n’ont rien.

Les enfants disent bonjour. Parfois, une femme. Mais partout les enfants. Tous les enfants. Plusieurs centaines de fois par jour, je réponds bonjour. C’est le prix à payer pour notre présence blanche.

Le long de la mer, des dizaines de villas coloniales en ruine où paissent les vaches. Certaines, bricolées, sont redevenues des habitats. Mais des habitats de fin du monde, où les murs sont percés de trous gros comme des buffles, les toits effondrés, les fenêtres revendues aux Vietnamiens depuis belle lurette. On dirait que la guerre n’est pas encore finie, qu’il n’y a pas d’avenir. Ceux qui ont récupéré ces maisons n’ont pas rêvé la leur. Ils sont là comme on attendrait une libération.

Les pêcheurs ramènent du poisson et des crabes. Peu de poissons : ils ont pratiquement été exterminés par la pêche à la dynamite. Les femmes rangent les filets, enfoncées à mi-cuisse dans une eau plate et sans couleur, un simple reflet du soleil.

La lenteur des gens de Kep est une énigme. La notion de durée ne semble pas exister de la même manière que chez nous. Ça ne sert à rien de se presser, le temps ne se gagne pas. Il ne se perd pas non plus. Au point qu’on peut vraiment, si on s’enracine, se prendre à douter de son existence. Quelle est la folie qui nous pousse à croire qu’il existe ? D’où ça sort, une idée pareille ? De l’idée de profit, peut-être ? Ici, le profit semble éphémère et nécessaire à la survie quotidienne de ceux qui ne travaillent pas la terre. À part chez les fonctionnaires, le capital ne s’accumule pas. Il se dilapide. Il se dissout dans la rêverie des longues heures de sieste.

23 décembre
La glace. Un petit bloc de pureté dans l’odeur des poubelles brûlées. Vivre dans les poubelles, se laver dans les poubelles, faire la cuisine dans les poubelles. Honorer les esprits dans les poubelles.

Les hommes vont au café le soir regarder des émissions thaïlandaises jusqu’à ce que le groupe électrogène s’arrête. Shows musicaux enregistrés sur DVD, le son à fond les manettes. Tout un peuple d’hommes hypnotisé en silence devant les corps des danseuses à paillettes.

25 décembre
Charniers de Choeng Ek à Phnom Pen. Ce sont des os et des crânes que je vois. Des milliers. Sans aucune signification. Des têtes vides empilées dans une sorte de stupa de verre. À côté, les fosses communes forment des cuvettes, comme des cratères d’obus. Je ne ressens rien du tout. Wanara s’approche de moi et me dit des choses que je sais déjà sur le génocide. Il a un ton grave et me fixe. Peut-être qu’il attend que je pleure ?
Je m’assieds par terre, entre des fosses. Deux enfants viennent vers moi avec des fleurs de frangipaniers dans les mains. Ils se penchent au-dessus de moi et me sourient. D’abord, ils veulent de l’argent. Je n’en donne pas. Je me mets à les dessiner. Same, Pek, Mara et Chiang. Ils veulent savoir mon métier. Pour me faire comprendre, je dessine un bonhomme qui tient un journal. Ils sourient : oui, oui, ils comprennent. Ils comprennent, mais j’aimerais savoir quoi.
Maintenant, ils sont au moins dix. Ils se mettent à me demander des pages de mon cahier. Au lieu d’obtempérer, j’ai l’idée farfelue de demander à chacun son prénom. Puis de l’écrire sur un minuscule bout de papier.
Un par un, ils me répètent leur nom en articulant bien. Quand le mot est écrit, c’est comme une formule magique. Une fierté incroyable éclaire leur visage. Ils ne savent pas lire, mais ils possèdent maintenant deux centimètres carrés de papier sur lesquels leur nom est écrit.

27 décembre
Wanara a dix-sept ans, il est au lycée. Les Khmers Rouges vident Phnom Pen et déportent tous ses habitants. Wanara est déporté dans un camp près de Battambang. Trente membres de sa famille sont tués. Intellectuels, ingénieurs, instituteurs. À Battambang, il ne connaît personne. Wanara est emprisonné, les mains attachées dans le dos pendant trois mois. Les Khmers Rouges veulent lui faire avouer qu’il est soldat. Mais “soldat, c’est la mort.” Il n’avoue pas. De toute façon, il n’est pas soldat. Il est relâché et envoyé dans un camp d’hommes célibataires. Le travail est très dur. C’est un vêtement par an et une soupe de riz par jour. Il mange des souris, des araignées, tout ce qu’il trouve. Wanara s’échappe “à la faveur de la nuit”. Il retourne à Phnom Pen en marchant la nuit et en dormant dans les arbres le jour, il mange des plantes de la forêt.


CNN dit qu’hier un tsunami a dévasté les côtes thaïlandaises, indiennes, sri lankaises. Et les Maldives ? Ici, on n’est pas au courant. Le cours des choses n’est altéré que par la réalité. Pas par l’information.

29 décembre
Pursat.
Un chaos tenu par une mafia d’état :
Chantoen dirige une école privée. Il a investi dans quelques ordinateurs. Pour qu’ils ne disparaissent pas la nuit, il dort à côté. Quand Lionel lui fait remarquer qu’il n’a rien à craindre puisque le commissariat est juste à côté, il répond : “justement, ici, on a peur des policiers !”

Treng, le gars qui nous a emmenés à Kep, vit dans un immeuble collectif à Kampot. Une pièce nue et crade dans laquelle il habite avec sa femme et ses deux enfants. Sa famille est à Sihanoukville. Mais il ne peut pas retourner s’installer là-bas, car sa maison d’ici serait livrée aux pillards et aux squatteurs. Il ne pourrait jamais y revenir.

Le prix de la prorogation de nos visas a été majoré de quinze dollars : le prix du dessous-de-table du douanier. J’ai encore du mal à comprendre qu’il faille payer des bakchichs pour obtenir des documents obligatoires.

31 décembre
Compong Cham
Une mobylette peut transporter
trois adultes et un enfant
soixante poules vivantes attachées par les pattes
deux sacs de cent litres remplis de courges
cinquante jerricans de vingt litres
deux gros cochons et un marcassins vivants dans des nasses
deux occidentaux, leurs sacs à dos et leur chauffeur
ou tirer une remorque remplie de travailleurs ou de cinquante briques


Dans le bus pour aller à Kratié, un film d’horreur psychologique : des khmers qui portent la krama tuent leurs amis. Ces derniers se transforment en fantômes fornicateurs et cruels qui reviennent pour se venger. Les passagers sont en apnée.

Hier, dans le temple de la grande colline.
Un petit homme très vieux avec une longue barbe vient s’asseoir à côté de moi. Il veut de l’argent. Je lui donne cinq cents riels. Ensuite, il montre mon appareil photo. Il s’approche de l’autel du bouddha, s’assied sur une petite vache en ciment peint qui fait partie de la crêche. Il me fait signe de faire une photo de la scène dans son ensemble. Je m’exécute. Il sourit. Puis je m’approche pour lui montrer la photo sur l’écran à cristaux liquides. Quand il voit l’image, il prend un air courroucé et me houspille. Je dis merci et je m’enfuis.

Hier, au Wat près du Mékong
Pendant qu’on découpe notre ananas, un jeune moine vient nous faire la conversation pour pratiquer son anglais. Comme tous les Khmers qu’on a rencontrés, il nous explique de Pol Pot a tout détruit. Sa voix se brouille quand il dit qu’il a de la chance d’être né après cette période. Il dit qu’ici, même si tu fais de longues études tu n’as pas de travail, à part dans les champs. Et

le mot travail ne revêt pas le même sens que dans les pays surdéveloppés. Le travail signifie la nourriture.
Je lui demande comment il est possible que des Khmers aient tué autant de Khmers. Il dit que ce sont des influences étrangères. Les Khmers n’ont pas pu avoir cette idée tout seuls. Il dit vouloir étudier l’économie. Il dit que dans dix ans son pays sera reconstruit. Aujourd’hui trop de pauvreté, mais dans dix ans, ça ira. Il nous invite à dormir chez ses parents. Mais on a déjà déposé nos sacs dans une guest-house.
Pendant qu’on retourne à notre mobylette, un de ses condisciples : “Les moines doivent se concentrer deux fois par jour minimum. Le matin et le soir. Pour ça, il faut te concentrer sur ta respiration pendant dix minutes, sans penser à rien d’autre. Si tu peux, c’est mieux de le faire face au Mékong. Je le fais à chaque fois que j’ai des problèmes. Après, je suis calme et détendu. Tu devais essayer.” J’ai promis que je le ferais, et puis j’ai oublié.

2 janvier
La banane est le meilleur ami du voyageur. Deux jours à Kratié clouée au lit à manger des bananes séchées et à boire de l’eau, à chier liquide, à regarder le Mékong par la fenêtre, à manger des bananes séchées, à boire et à chier liquide.
Sur CNN, ils disent que de nombreux pays ont annulé les festivités du nouvel an en signe de compassion pour les peuples rétamés par le tsunami. Ils disent 150 000 morts. On est à quelques centaines de kilomètres, mais le peuple d’ici est encore en train de panser ses plaies de l’auto-génocode. Comme en France après la deuxième guerre mondiale, on s’en sort in extremis en plaidant non coupable. Il n’y a qu’un responsable : Pol Pot. À la limite, son sous-fifre Douch. Mais le peuple est innocent, les yeux clos sur ce qu’il s’est fait à lui-même.

3 janvier
Voyager sans s’arrêter, c’est rester dans les rets de l’industrie touristique. On n’y échappe pas. Et même, au bout d’un certain temps, ou si on tombe malade, on la recherche comme un havre de sûreté. L’infrastructure idéale, c’est celle où le touriste se sent comme à la maison. Ici, à Stung Treng, la plus réussie est le “roof garden” de la “Riverside guest house”, coupé de la vie des khmers, deux étages au-dessus, lumières tamisées, bière et Beattles. Perfect. On se croirait à Kao San Road ou à Paris. Same same.

4 janvier
Taxi collectif pour Ban Lung
Depuis Kratié, la terre mise à nu par la déforestation crache une poudre rouge sang séché qui s’élève en nuages derrière les voitures. On traverse des centaines d’hectares de forêt anéantis. Un désert parsemé de quelques troncs dichiquetés, comme des tibias sortis d’une fracture ouverte, dressés, solitaires, morts.
D’abord, ils ont tué les hommes, maintenant, la terre. Avec l’aide du monde entier. Dire X terrains de football ne représente rien, ne raconte pas le sentiment d’horreur qu’on éprouve devant cette désolation du paysage. La vie sauvage ne renaîtra pas plus que les trois millions de personnes arrachées à l’existence en quatre années de tueries et de famines. Piller les forêts en échange d’un paquet de biftons qui vont tout droit remplir la panse des militaires déjà repus à éclater dans leurs villas fastueuses et leurs berlines… Pour nous faire des jolies tables de jardin, indubitablement, ça vaut le coup !
Le peuple voit mais reste passif, habitué à subir les pires abjections de la part de ses maîtres. Dépossédé de ses rites, de ses cerles sociaux intimes, c’est comme s’il percevait sans conscience le saccage de sa terre.

7 janvier
Les forêts de Phon Saï sont, nous dit-on, peuplées d’esprits incarnés par des statues en bois et habitant dans de petits autels couverts. Partout autour d’eux, les grands arbres ont disparu. Dans certaines zones, il ne reste que les ruines calcinées de souches encore fumantes, au mieux, un taillis chaotique où les bambous font la loi. On a l’impression d’arriver juste après le désastre.
À l’entrée de la “forêt”, un panneau enjoint cyniquement le visiteur de ne pas pénétrer dans la forêt, de ne pas toucher les statues, de “respecter et valoriser les croyances” des habitants. Comme s’ils n’étaient pas eux-mêmes les premiers à détruire leur foi.
Au bout de la piste qui travers ces bois mourants, après deux heures et demie de mobylette, on arrive au gros bourg de Phon Saï, qui est comme dans mes rêves de Laos : naïf, paisible et innocent. Maisons en bois étalées le long de la rivière San. L’électricité ne se manifeste que trois heures par jour, par des batteries rechargées au groupe électrogène. Les humains semblent n’avoir jamais su de quelle cruauté ils sont capables. Les Khmers sont mélangés à des Laos, des Chinois et des Montagnards vietnamiens. Le panthéon divin du village doit être l’un des plus peuplés du pays !
On est à peine installés dans l’unique café quand Sawang vient s’asseoir à notre table. Il est ranger dans le parc. Son travail consiste quinze jours par mois à expliquer aux habitants qu’ils ne doivent plus torturer la terre. Les quinze autres jours, il part en forêt recenser les animaux et les plantes que la jungle recèle encore.
Sa mère, qui tient le café, est une femme adorable. Elle ne perd pas une occasion de tripotter mes bras, mes cheveux… Elle prend ma main dans la sienne et la garde pour me parler en riant. Sawang traduit : elle nous propose de nous héberger, moyennant un tout petit pécule. Un dollar par jour, pas de quoi nourrir la famille. On promet de revenir après-demain avec nos sacs à dos.
Au retour, on s’arrête au bord de la rivière pour se baigner. Belle plage de sable que la saison sèche fait émerger des eaux. À côté de nous, des femmes en sarong se lavent. Elles viennent par petits groupes, traversent lentement le banc de sable et entrent dans l’eau. Elles se frottent énergiquement la peau, cachées sous des batiks à fleurs.
Elles prennent leur temps, trouvent des raisons de rester les pieds dans l’eau à rire : se brosser les cheveux, rincer soigneusement un tissu, se laver les dents… Ce moment entre voisines est sans doute le seul de la journée où hommes et enfants n’existent pas. Les devoirs matrimoniaux sont oubliés. Elles sont détendues, souriantes, abandonnées au plaisir de livrer leur corps à la fraîcheur de l’eau.

8 janvier
À Phon Saï, quelques enfants et l’élite sociale masculine se réunissent chaque soir au café pour la soirée télévisée. Ils s’en mettent plein les mirettes. Et plein les oreilles, grâce à la merveilleuse sono de la mère de Sawang. La soirée commence avec quelques clips de chansons cambodgiennes. Ceux qui font fureur montrent des filles maquillées comme de vraies pétasses occidentales. Elles se trémoussent comme des Spice girls, chose jamais vue par ici qui hypnotise les hommes. Un peu plus tard, c’est l’heure du film chinois. Une comédie de samouraïs amoureux. Doublée en khmer il faut voir comment. Pendant ce temps, les femmes s’occupent des enfants, du ménage. C’est comme ça.
Ce soir, on dort chez la mère de Sawang. On quitte le café avec nos sacs. Elle nous conduit à sa maison dans la nuit noire. De temps en temps, elle allume sa lampe de poche et échange quelques mots avec des gens qu’on ne voit pas. Il fait vraiment parfaitement noir. On arrive à une grande maison en bois sur pilotis. L’obscurité est toujours aussi dense. On monte l’escalier. La maison est une grande pièce nue, quadrillée de moustiquaires relevées et éclairée par une bougie. Quelques vêtements, des couvertures pliées dans un coin. Deux fois rien. Un vieil homme nous attend. C’est le père de Sawang. Il est Lao. Il nous montre une natte installée dans un coin, sur laquelle il y a deux petits coussins. C’est notre lit. Pas de couverture ni de moustiquaire pour nous. Ils nous font signe de nous asseoir.
Nous n’avons aucune langue en commun. On est tous les quatre en tailleur sur le plancher de la maison, autour d’une bougie. On échange nos prénoms, mais je suis trop distraite par les circonstances pour retenir les leurs. On reste sans parler. Le père de Sawang produit des bruits de caverne approbateurs. La mère de Sawang se lève et attrape un miroir et un peigne. Elle me les tend. Il faut que je me regarde et que je me brosse les cheveux, pendant que les hommes m’observent. Moi qui suis si pudique, qui ne me peigne jamais et qui ne me suis pas regardée dans une glace depuis trois semaines, je prends la glace et la brosse en souriant et j’expédie ma corvée le plus vite possible. Mais du coup, je prive les autres de la distraction de me regarder. Le silence retombe autour de nous. Au bout d’un certain temps, Lionel et le père de Sawang allument une cigarette.
Je me lève et j’entreprends de déballer notre moustiquaire.

9 janvier
La journée, grande fatigue de chaleur, malnutrition à coups de beignets, de gâteaux et de nougats. Il n’y a rien d’autre à acheter. Impossible de se mouvoir sans éprouver la morsure du soleil qui scie les mollets et carbonise les orteils.

Le soir, au café, les enfants épient mon carnet qui se remplit. Leurs yeux sont pleins de désir. Qu’est-ce qui peut bien relier une barang à son stylo ? Moi-même, je n’en sais rien. La profondeur vide du langage figé, comme une empreinte de pied dans le sable.

12 janvier
Aucun occidental ne vient jamais à Siem Pan. On est des ovnis. Comme à Phon Saï, on a du mal à trouver de la nourriture. Il y a plein de petits restaurants, mais ils ne préparent pas à manger ! Deux jours à Phon Saï et deux jours ici à manger des sucreries : deux dents brisées et trois caries réveillées.
Départ de Siem Pan vers Stung Treng
Les Cambodgiens sont capables de rester enfermés dans un bateau dont la hauteur de plafond de l’habitacle ne dépasse pas soixante-dix centimètres. De l’aube au crépuscule. Sans boire, ni manger. Sans pisser, sans bouger, sans se plaindre. Moi, je m’enfile un nombre illimité de coques de riz fourrées à la banane. Et je ne m’autorise qu’une gorgée d’eau par heure.Malgré ces restrictions, ma vessie est au bord de l’explosion dès la fin de la matinée.
Le bateau produit autant de vibrations et de bruit qu’un groupe électrogène auquel on collerait sa tête. Le voyage n’en finit pas. Le capitaine avait pronostiqué sept heures de trajet, mais on a chargé trente sacs de riz de cinquante kilos, une moto et plusieurs passagers. Le bateau s’est enfoncé dans l’eau et avance deux fois moins vite. Voyage avec nous une dame qui sent fort la crasse. Elle est montée, un panier en plastique serré contre elle. Dedans : de minuscules perroquets plumés et attachés en grappes par les pattes. La viande en train de faisander dégage une odeur très particulière, proche de celle des règles. Tous les passagers jettent des coups d’œil au panier et regardent la femme comme si elle possédait un trésor. Pendant plusieurs heures, chacun, tour à tour, essaye sans succès de négocier l’acquisition d’une grappe. Mais il n’y a rien à faire, les bestioles sont trop chères. Leur propriétaire le sait bien, qui entreprend le voyage jusqu’à la ville dans le seul but de les vendre.
Je n’aurais jamais cru que des cadavres de petits animaux sauvages pourissants pouvaient susciter un intérêt pareil.

Au milieu de la rivière, sur des îles formées par la baisse de la Se Kong, des enfants nus, beaux comme des dieux.

À l’arrivée à Stung Treng, tous les passagers sont bloqués à l’intérieur par les sacs de riz qui forment un bouchon à chaque entrée. On a accosté juste à côté d’un bateau que des hommes sont en train de charger de cochons, les entravant un par un avant de les tasser dans l’habitacle. Les porcs hurlent comme si on les égorgeait, les cris sont insoutenables. Mais on ne peut pas s’enfuir.

16 janvier
Sem Monorom
Ville de poussière entourée de collines pelées à perte de vue. Le sol n’est plus protégé par rien, la terre s’envole en tourbillons. Ici, on vit de la déforestation. Mais bientôt, il n’y aura absolument plus rien à exploiter. Et on vivra de rien ? D’un bol de poussière le matin et d’un bol de poussière le soir ?
Où ont disparu les habitants des forêts qui vivaient de leur chasse ?

La force de l’homme à se détruire se voit d’autant plus que l’état de la nature est primitifs. On voit l’idée d’un monde à son origine massacrée et pervertie. L’érection d’une communauté écrasée par l’urgence du profit des plus riches, des plus forts.
Cette réalité me tombe dessus, comme un couvercle sur le bouillonnement de mes idéaux. Le chaudron est fermé, mon rêve se retourne contre lui-même. Et je vois le Bon sauvage qui se met d’abord à manger son voisin, puis sa famille, et enfin son propre corps.

Tout ce qui sert la survie immédiate est privilégié, sans que jamais l’idée d’un lendemain fasse intrusion dans le réel. Le cycle est implacable : le pauvre a besoin du riche et le riche a besoin de plus de richesse. Le pauvre donne tout à son riche. Le riche amasse et conserve le trésor.
Pour quoi faire toute cette richesse ? Pourquoi transformer la forêt en capital, et le capital en villa-berline-téléphone-portable ? Est-ce que le monde gagne vraiment au change ?
Ici, on voit sur les collines rasées se construire des maisons en dur à étage. Que fera l’habitant « enrichi » dans cette baraque au milieu de son désert ?
Imaginer qu’autour de Bordeaux, sur un rayon d’au moins cinquante kilomètres, on arrache tout. Tout. La terre à nu. C’est ce qu’on voit autour de Sen Monorom. Cet étalage de concupiscence et de stupidité m’abat. J’avais l’espoir d’arriver dans un coin de nature sauvage et c’est l’homme qui est sauvage. Comme partout, on se rend propriétaire de la terre et on la pille.

Ça me donne envie de me coucher et de dormir indéfiniment… Mais, à côté de moi, une petite fille vient de s’asseoir. Elle veille sur ce que j’écris en chantonnant. Quand je la regarde, elle me sourit en m’approuvant d’un hochement de tête. C’est parce qu’il y a des enfants qu’on fait tout ça, qu’on transforme le monde. Pourtant, ils n’ont pas l’air d’en demander autant. Ils s’asseyent, observent, rient, jouent, mangent ce qu’on leur donne. Les enfants deviennent les adultes stupides, c’est comme ça. Depuis toujours. Ils deviennent leurs parents et prolongent le geste de destruction du monde.
La petite fille me sourit en fronçant le nez. Elle fait semblant d’écrire avec ses doigts sur la table, s’arrête, s’ennuie, me regarde, fait des petits bruits.
Ici, les enfants veillent sur moi. Dès que je suis seule, un môme vient me voir, comme pour s’assurer que ça va aller, que je vais y arriver. Comme partout, je suis étrangère à ce qui se trame et n’ai absolument pas envie d’y prendre part. Ma famille n’existe pas, je préfère encore la solitude à l’inconscience collective et à la cruauté du désir de possession.
Partout, j’ai porté ce poids d’inquiétude : quelle est ma différence ? Quelle est ma marque pour vivre dans une si grande peine ? Sans réponse, j’ai appris à me laisser écorcher. Avec parfois des reflux de douleur qui appellent le suicide comme une arme de délivrance.
30 ans et vivante. Un potager et une cabane sont ma maison. Ça se passe en France. Il fallait que je sois là pour le reconnaître.

17 janvier
On offre des bananes aux esprits. De l’encens, du café, de l’eau.

23 janvier
Par hasard, on a retrouvé ici des amis. Ils voyagent avec un couple de Canadiens. On part marcher ensemble quatre jours dans ce qu’il reste de forêt. Avec Tee, qui “interprète”. Et Nara et Wim qui sont chasseurs et pêcheurs et qui savent tout faire pour une vie dans la forêt, depuis le feu jusqu’à la casserole et à la spatule en bambou. Ils portent notre nourriture sur leur dos, plus de trente kilos dans des sacs de jute attachés avec une krama. Il me faut un certain temps pour que cette situation cesse de m’apparaître comme un reflet des expéditions coloniales. Les principes égalitaristes sur lesquels je suis crispée ne valent que dans une vie de confort, une vie bourgeoise.
Pour eux, par le simple fait d’être née femme, je suis inférieure. Etre blanche aggrave mon cas : je suis aussi censée être faible. C’est pourquoi il ne semble pas du tout colonialiste à Nara et Wim de porter ma bouffe. Ils sont habitués à la forêt, ils sont plus forts que moi. Ce sont des hommes. Ils peuvent porter ma nourriture, ils la portent.

28 janvier
TGV Roissy-Bordeaux
Tout d’un coup je suis catapultée dans un autre monde. Sans transition. Le choc du retour, comme on se cogne dans une baie vitrée fermée. Il faut rembobiner les impressions, tout faire rentrer dans la boîte du souvenir.

Là-bas.
Le commerce est un art de l’échange. Des marchés, des carrioles de légumes, des échoppes de nouilles… Les rues sont l’espace où on passe une bonne partie de la journée. Si on est infiniment pauvre, on trouve quelque chose à vendre. Des tiges de nénuphars, des beignets, de l’essence par demi-litres, des coques pêchées dans un étang, des mangues vertes au piment, un ananas pelé et découpé, des brochettes de boulettes de viande. On loue sa mobylette en s’improvisant chauffeur. Tout s’achète et tout se vend dans la plus grande logique.

L’interdit ne hante pas le premier plan, pas plus que la concentration des moyens de subsistance entre les mains des “entreprises”, ces structures inertes. Et on ne viendra pas t’emmerder parce que tu as construit ta maison de pauvre avec quatre piquets, un toit de chaume et une bâche.

On peut rester en présence sans rien se dire.

Par-dessus tout, la simplicité spontanée de la différence entre les êtres fait surgir la beauté sans artifice d’un visage, d’une main, d’une chevelure. Une si grande beauté rend le retour douloureux.

Tout d’un coup, je suis dans un TGV, les humains d’ici sont gras, tassés, vieux, toujours inquiets, à parler pour entretenir la parole, comme si elle risquait de s’éteindre, à parler de vide en tremblant d’anxiété. D’autres sont déguisés en figurines publicitaires pour la modernité branchée : petites lunettes à grosses montures noires, vêtements cool : tout un wagon de dessinateurs qui descendent à Angoulême.
Même impression qu’en rentrant du Laos. On arrive dans un monde vidé de sa substance, en bout de course, hérissé de murs de béton et de contrôles automatisés. Notre culture soit-disant élaborée, dite « civilisée » a omis qu’il faut savoir vivre ensemble pour faire un monde.