Il m'a collé un scotch sur ma chemise de nuit pour me faire comprendre – LA PIECE

Personnages

Ariane Sallyt : dame d’environ soixante-cinq ans
Rose : dame à tête de poule au vieux gros corps paralysé vissé dans un fauteuil roulant
Monsieur Émile : vétéran de la guerre d’Indochine atteint de la maladie d’Alzheimer
Monsieur Crabe : petit homme au regard bleu, très silencieux
Paulette : seule infirmière psychiatrique du service
La Kiné : kinésithérapeute qui masse les patients et leur fait faire de la gym
Le Docteur : psychiatre du service très peu présente dans la vie quotidienne
Les Blouses : blanches pour le personnel infirmier, vertes pour le personnel subalterne
Les Patients (une vingtaine en comptant Ariane, Rose, Émile, et monsieur Crabe)
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SCÈNE 1 (Grande salle puis couloir)

Une grande pièce meublée de tables de réfectoire et donnant sur une terrasse. Quelques dizaines de points noirs zèbrent l’air : des mouches. Les Patients viennent de terminer leur petit-déjeuner. Ils sont pour la plupart assis sur les chaises qui occupent les murs, le regard absent. Certains dorment, la tête sur le torse. Une dame reste assise devant son bol de café au lait, statufiée. Des Blouses vertes débarrassent les couverts et balayent. Ariane rôde, quelques feuilles manuscrites à la main. Elle provoque ceux qui sont assis en gesticulant devant eux et en les interpellant.

ARIANE : Vous allez rire de moi et c’est très bien. Ils ont dit : le régime végétarien, mais ce serait certainement bien ! Mais nous, n’est-ce pas monsieur, on aimerait manger des beefsteaks épais et tendres bien sûr, et crus et de cinq doigts d’épaisseur ! J’ai cinq draps en toile écrue, j’ai cinq doigts en toile écrue. Parce que l’autre viande, quelquefois on la mange, et souvent une partie passe à la poubelle.

Elle mime le geste de vider une assiette dans une poubelle. Elle se tourne vers une Blouse.

Vous ne pouvez peut-être pas récupérer les poubelles pour les cochons ? Eh, c’est dommage pour les porcs qu’on est tous !

Elle fait un entrechat.

La nourriture est beaucoup mieux, chapeau bas… Et presque très bien par rapport à avant. Avant, la viande arrivait toute noire, le foie tout vert, la betterave à moitié cuite et pas mangeable. Maintenant, c’est très bien, sauf exceptions.

Elle se met à lire une des pages qu’elle tient à la main.

Monsieur le directeur, nous vous demandons de faire vraiment un réel effort en supplément afin que tout cela soit parfait. Nous vous remercions pour tout ce que vous voudrez bien faire pour nous en plus pour servir et faire valoir ce que de droit. (Relevant la tête.) Notre parole passera, mais notre parole ne passera pas.
(Lisant à nouveau.) Nous vous demanderons si vous pouvez nous donner aussi du fromage tous les soirs et des fruits midi et soir parce que les compotes, mas comprès, à force, quelquefois, j’ai et nous avons la colite, la constipation et des dérangements intestinaux. C’est bien dommage et regrettable, excusez-nous mais malheureusement, nous le déplorons. Ce serait bien si vous faisiez toute votre et notre cuisine à l’huile d’olive, elle s’évapore moins et il en faut moins que les autres huiles. Autrement dit, cela revient aussi bon marché et puis vous économiserez les cabinets, l’entretien des cabinets et l’eau, les parfums. Surtout l’eau. C’est pour rien mon maquis, marquis, sous les ponts de Marseille. Comme le dit si bien la chanson. À bon entendeur, salut. Et puis bien sûr vous économiserez le prix des laxatifs et les médicaments pour les dérangements intestinaux et la colite et la dysenterie. N’oubliez pas de mettre beaucoup de sel sur les tables dans des petits pots, nous manquons de sel et peut-être même de sucre.

Relevant la tête.

Il faut le susucre pour le chien, pour les chats et surtout aussi pour les gens. Les autres on s’en fout pas mais on s’en fout, façon de parler. Qu’est-ce que ça nous fout, on s’en fout !

Paulette, accompagnée par une autre Blouse s’approche de la dame statufiée.

PAULETTE : Vous allez nous montrer votre langue, madame Loiseau. D’accord ?

La dame la regarde.

Allez, montrez nous votre langue.

La dame tire une langue chargée de restes de nourriture.

LA BLOUSE : Oui, oui, c’est une mycose.
PAULETTE : On va vous donner quelque chose pour votre bouche, madame Loiseau.

Paulette et la Blouse s’en vont. Ariane continue à s’agiter.

UNE BLOUSE, tendant un cachet à Ariane : Prenez ça, Ariane.
ARIANE : C’est quoi ?
LA BLOUSE : Je vous ai déjà expliqué, c’est du fer.
ARIANE : Je le prendrai pas.
LA BLOUSE : Vous voyer pourquoi on s’énerve avec vous, des fois… N’oubliez pas que je vais avoir besoin de vous faire une prise de sang avant la fin de la semaine.
ARIANE : Je suis pas d’accord. Vous m’empêchez de guérir. Je veux pas de prise de sang. Tu as pas le droit de toucher à mon corps. T’as pas le droit de prendre mon sang. La dernière fois, on m’a fait des hématomes aux deux bras.
LA BLOUSE : On va être obligé de vous prendre de force, comme pour les injections.
ARIANE : Mais pourquoi tu me prends mon sang, vu qu’il est normal ? Je veux pas de piqûre. Si vous me mettez du sang contaminé, je suis pas d’accord.
LA BLOUSE : Je ne vous donne pas du sang, je vous en prends.
ARIANE : Vous m’affaiblissez et après vous me donnez des fortifiants. Je suis pas d’accord.
LA BLOUSE : Mais une prise de sang, c’est rien. Vous savez combien il y a de litres de sang dans le corps humain ?
ARIANE : Non.
LA BLOUSE : Devinez.
ARIANE : Non.
LA BLOUSE : Cinq à six litres. Je vais juste vous prélever deux petits tubes. En attendant, prenez le cachet.

Ariane avale le cachet et se met à danser en chantant des airs vieillots.

ROSE, excitée par le manège d’Ariane : Prie ! Je vous emmerde ! Arrête !
ARIANE : Ah, mon mari, il vous dirait quelque chose !

Elle pousse un grand rire. Elle emprunte le petit couloir, passe devant la salle des Blouses et disparaît en ricanant.
SCÈNE 2 (Salle de repos des Blouses)

Paulette entre dans la salle de repos des Blouses où l’équipe est déjà installée autour de la table pour la pause café. Porte ouverte sur le couloir pour surveiller les malades du coin de l’œil, elles se servent des verres de café. Paulette va allumer une cigarette près de la fenêtre. Le Docteur se prépare une salade, certains se ruent sur les corn flakes. Bonne humeur ce matin. Monsieur Crabe s’avance d’un pas dans la pièce.

MONSIEUR CRABE : Je peux avoir du feu pour ma cigarette, s’il vous plaît ?
UNE BLOUSE, qui a une cigarette allumée à la main : On avait dit toutes les heures, monsieur Crabe. Alors attendez un peu.
MONSIEUR CRABE, s’éloignant : Oui, oui.
UNE BLOUSE, au Docteur : Tu manges des betteraves à neuf heures ?
LE DOCTEUR, mélangeant la vinaigrette : Et pourquoi pas ? Vous plaignez pas, je vous ai déniché des céréales périmées, ce matin !

Les Blouses rient. Au loin, on entend la logorrhée d’Ariane.

PAULETTE : Elle est en phase maniaque.
UNE BLOUSE : Elle n’est pas pire que la dame qui est arrivée hier soir : injection et direct en chambre d’isolement. Elle se prend pour Dieu.

Ariane crie dans le couloir.

UNE BLOUSE : C’est ce qui va finir par arriver à Ariane…
UNE BLOUSE, entre ses dents : Elle est fatigante !
UNE BLOUSE : Ça serait pas si dur si on n’était pas en sous-effectif.
UNE BLOUSE : Oh, vous avez vu ce qui se passe avec l’ordre infirmier ?
UNE BLOUSE : Quoi, ça y est, ils l’ont mis en place ?
UNE BLOUSE : Ça va pas tarder, là. Et après on n’aura pas le choix, faudra adhérer. Et du coup on aura la possibilité de prescrire.
UNE BLOUSE : Moi, je veux bien, mais il faut que le salaire suive !
UNE BLOUSE : Combien tu gagnes, toi, Paulette ? T’as le maximum d’ancienneté, non ?
PAULETTE : En fin de carrière, 2 000 euros. En fin de carrière ! Moi, c’est triste, mais il faut croire que le travail ne m’intéresse plus autant qu’avant : je commence à regarder ma fiche de paye.

Nouvelle tournée de café. Paulette regarde par la fenêtre.

Quand j’ai commencé, c’était autre chose. En 75, on a tout explosé, les patients étaient au centre de ce qu’on faisait. On essayait, on se trompait parfois, mais on essayait, au moins.

Les autres Blouses n’écoutent pas vraiment : elles débarrassent la table. Certaines sortent de la pièce.

Par exemple, on avait retapé une maison, on n’était même pas assurés, on les amenait là le week-end, les patients… C’est impensable, aujourd’hui. Même si la bonne volonté est encore là, quand même, c’est triste, la façon dont on traite les malades, et ceux qui doivent s’en occuper…
UNE BLOUSE, à une autre : Au fait, la surveillante de l’hôpital de jour demande que tu y ailles à deux heures.
LA BLOUSE INTERPELLÉE : Non, non, mais moi, à une heure, je débauche. Je m’en vais, oh ! C’est des fous, hein ! Je suis là depuis six heures du matin, moi…

Monsieur Émile passe la tête dans l’encadrement de la porte. Il tient à la main un Post It sur lequel est noté un numéro de téléphone.

UNE BLOUSE : Non, non, non, non, non ! Vous attendez dehors Monsieur Émile. On va venir. On arrive.
MONSIEUR ÉMILE, faisant un pas dans la pièce : Faut que je fasse un paquet. Je voulais préparer mes effets personnels, mais les chambres sont fermées à clé.
LE DOCTEUR, lavant son saladier : Mais monsieur Émile, vous avez toutes vos affaires sur vous.
MONSIEUR ÉMILE : Il faut que je prépare un paquet.
LE DOCTEUR : Pour quoi faire, monsieur ?
MONSIEUR ÉMILE : Pour partir. Il faut que j’appelle mon fils. Il est médecin.
LE DOCTEUR : Oui, on l’a eu au téléphone, il va venir.
MONSIEUR ÉMILE : Vers quelle heure ? Vous savez pas ?
LE DOCTEUR : Non, je ne sais pas encore.
MONSIEUR ÉMILE : Il faut que je prépare mes effets personnels.
LE DOCTEUR : Pourquoi ?
MONSIEUR ÉMILE : Pour partir avec mon fils.
LE DOCTEUR : Vous allez rester encore un peu… (Touchant le revers de la veste de monsieur Émile.) Qu’est-ce que c’est, ces deux fils qui sont cousus sur votre blouson ?
MONSIEUR ÉMILE : Ça, ce sont mes médailles d’honneur militaires. J’ai fait la guerre. J’ai été prisonnier des Japonais. J’ai un camarade d’enfance, ils lui ont coupé la tête, vous savez, c’était pas drôle. Oui, oui. Je parle vietnamien. C’est la vie. J’ai beaucoup de médailles. J’ai quelque chose comme huit médailles. J’étais comptable dans l’armée pendant trente-cinq ans. Ils me foutaient 1, 2, 3, on changeait. J’étais obligé de vérifier les comptabilités des autres. Ah, c’était pas marrant.
LE DOCTEUR : Comment vous vous appelez, monsieur ?
MONSIEUR ÉMILE : … Je ne me souviens pas.
LE DOCTEUR : Monsieur Émile.
MONSIEUR ÉMILE : Oui, oui, j’ai oublié… Pour téléphoner ? Il faut que je téléphone à mon fils. Il est médecin.
LE DOCTEUR : Ne vous inquiétez pas, il va venir.

Monsieur Émile s’éloigne de quelques pas. Il fait demi-tour brusquement, revient vers la porte.

MONSIEUR ÉMILE, montrant le papier qu’il a à la main : Il faut que je téléphone à mon fils…
PAULETTE, le prenant par le bras : Venez avec moi, monsieur Émile, on va dans la petite salle, c’est l’heure du groupe de parole.

Ils sortent.
SCENE 3 (Petite salle)

Paulette et quelques patients sont assis autour d’une table dans la petite salle. Paulette tient une balle.

PAULETTE : Vous pouvez dire tout ce que vous voudrez, je suis tenue au secret professionnel…
ARIANE : On s’en fout, le secret, il faut le dévoiler !
PAULETTE : Bon, alors, on commence. Je vais me présenter, et puis vous ferez tous pareil quand vous aurez la balle entre les mains. D’accord ? Je m’appelle Paulette Padjeut.

Elle passe la balle.

UNE PATIENTE : Je m’appelle Jeanne Comprès et je n’ai rien d’autre à dire.
ARIANE : Dis tout, dis tout ! Il faut rien garder à l’intérieur.

La balle va à un Patient qui a l’air de dormir.

PAULETTE : Monsieur, comment vous vous appelez ?
UNE PATIENTE : Il dort.

Le Patient lève la tête. Il prend la balle.

LA PATIENTE : Ah, non, il dort pas.
LE PATIENT : Je m’appelle Adrien Benaïm, j’ai soixante-dix ans, je me porte bien, et j’aimerais vivre encore un peu pour mes deux enfants et mon petit enfant.
ARIANE : C’est pour vous-même qu’il faut vivre !

Adrien passe la balle.

UNE PATIENTE, tenant la balle : J’ai des soucis, mais j’arrive pas à les confier.

Elle passe la balle.

MONSIEUR ÉMILE, balle devant lui : Je suis un prêtre, ma femme est séparée, très éloignée. Elle a une grande maison. Mais je la vois pas souvent parce qu’on n’a pas les mêmes buts. Je suis hospitalisé à cause d’une maladie… De quoi, déjà ?
PAULETTE : Parkinson.
MONSIEUR ÉMILE : Parkinson. C’est très dur : ma tête disparaît, mes pieds disparaissent, mes habits sont tombés, c’est très difficile pour moi. Les médecins m’ont dit : surtout ne conduisez pas, vos réflexes ne sont plus bons. Voilà.

Il passe la balle à Ariane.

ARIANE : J’ai la balle ! (Riant.) Je m’appelle Angélique Président !
PAULETTE : Ah, Ariane, quand il s’agit de parler de vous calmement, c’est plus difficile…
ARIANE, riant : Je vois mon trou du cul mais pas celui des autres. Vous voulez montrer votre trou du cul ?

Paulette prend la balle des mains d’Ariane et la donne à une autre Patiente.

LA PATIENTE : Ici, on mange bien.
ARIANE : On chie bien, on pisse bien, on nettoie bien les cabinets.
PAULETTE : Chut !
ARIANE, à une patiente : Qu’est-ce que t’as, tu pleures ? Pleure pas my love !

Elle prend la balle des mains de la Patiente et la fourre dans sa poche.

LA PATIENTE DÉPOSSÉDÉE, à Ariane : Vous, ça suffit ! Déjà, vous m’avez fauché mon crayon !
PAULETTE : Chut ! Il faut que tout le monde trouve sa place.
ARIANE : Faut que personne trouve sa place !
UNE PATIENTE : Moi, l’ensemble me plaît beaucoup, ici. C’est vert, le parc.
ARIANE : Hein, J’ai pas compris. Tu fais une prière ?
LA PATIENTE : Non, je fais pas de prière. C’est-à-dire, je vais en faire une. C’est que vous preniez la porte. Et vite, encore !
ARIANE : C’est que je suis obligée de parler, de mettre mon grain de sel. C’est normal. Il faut qu’on m’écoute.
UN PATIENT : En tout cas, moi, je suis pas assez cinglé pour vous.
UN PATIENT : Je veux rentrer chez moi, être à nouveau normal. Faire les commissions.
ARIANE : Bé tu bouges ton cul…

Elle se lève et joue avec une raquette qui traînait là.

Et tu les fais, les commissions, voilà tout.
PAULETTE : Bon, Ariane, vous sortez. Je comprends bien que vous avez besoin de bouger, alors sortez. Vous reviendrez pour la prochaine activité.
ARIANE : Bon, je sors, je sors, mais c’est que je peux pas m’empêcher.
PAULETTE : Je sais, je sais. Allez, à tout à l’heure.

Ariane sort.

UNE PATIENTE : Je voudrais dire que les journées sont trop longues. Il y a que la nuit que je suis bien, parce que je pense à rien. J’ai envie de rien.
MONSIEUR ÉMILE : Je tiens à préciser que je sors d’une famille importante. Ils ont un château… Ils avaient un château, et tout. Ça se situe en Hongrie.

Ariane entre. Elle s’immobilise debout les bras raides avancés au-devant des cuisses. Elle chante. Tout d’un coup, elle se couche sur la table, au milieu du cercle formé par les autres. Yeux fermés, jambes repliées légèrement écartées.

PAULETTE : Ariane, relevez-vous, s’il vous plaît.
ARIANE, bras tendus le long du corps, poings serrés et yeux fermés : NON !

Elle se relève.

PAULETTE : Et qu’est-ce qui vous manque, ici ?
UNE PATIENTE : Mon jardin.
UNE PATIENTE : Mon fils. Mais il est décédé, alors. Le reste, ça m’intéresse plus.
UNE PATIENTE : Moi aussi, c’est mon fils. Il ne m’appelle plus depuis qu’il sait que je suis à l’hôpital. Heureusement, la maîtresse… Heu ! Le docteur, c’est le docteur qui m’a dit que je sortais jeudi.
UNE PATIENTE : Les enfants…

Elle se met à pleurer.

Les enfants… Peut-être que je vais y arriver. Mais eux, ils en peuvent plus. Le psy, ça m’apporte rien, pas de solution.
MONSIEUR ÉMILE : Moi, mon fauteuil me manque. Les gens ne sont pas ce qu’ils devraient être.
PAULETTE : Vous voulez dire : ici ?
MONSIEUR ÉMILE : Non, en général.
ARIANE, subitement debout : Tout le monde fait comme moi !

Elle fait le salut nazi.

Je le jure !
UN PATIENT : C’est quoi ce geste ? C’est le salut hitlérien !
UN PATIENT, les poings sur les hanches : Je refuse de jurer.
ARIANE, criant : Caressez-moi !

Elle se jette sur un Patient, le serre dans ses bras en fermant les yeux.

PAULETTE, débarrassant le monsieur d’Ariane agrippée : Bon. Ça suffit. On ne va pas continuer comme ça. C’est pas possible.
ARIANE, gloussant : Impossible n’es pas français.
PAULETTE : On arrête. Ariane, vous nous empêchez de parler, là. On arrête messieurs-dames.

Tout le monde se lève.
SCÈNE 4 (Couloir)

Couloir. Ariane sort la première de la petite salle. Une vieille dame fragile sur ses béquilles. Près d’elle, deux Blouses. Ariane arrive en chantonnant.

BLOUSE 1, à la dame aux béquilles : Vous allez où, madame Loiseau ?
LA DAME, levant un regard ahuri : Je sais pas.

Ariane regarde la scène, les bras dans le dos : un badaud au musée.

BLOUSE 2 : Vous voulez aller aux toilettes ?
LA DAME : …
BLOUSE 2 : Vous savez où sont les toilettes ?
LA DAME : Non. Je me souviens plus.

Elle baisse la tête.

BLOUSE 2 : Allez, venez avec moi, madame Loiseau.

Elles disparaissent ensemble à pas de fourmis en direction de la grande salle. Ariane passe le bras sur l’épaule de la Blouse qui reste à sa portée. Toujours bras dans le dos, elle se met à fixer dans le blanc des yeux la Blouse qui reste.

ARIANE : Il pourrait se faire que j’aie été victime d’une ou plusieurs séductions. Il pourrait se faire que je sois amnésique. Ça fait cinquante ans qu’on me soigne mais j’ai pas de maladie. Mon mari, c’est mon médecin. C’est Judas. Pierre Judas. Il m’a collé un scotch sur ma chemise de nuit. Je sais pas ce qui se passe chez moi vu que je suis ici. Je me déshabille dans la salle, dans le parc. Mais je ne sais pas pourquoi on m’a enfermée, je suis pas dangereuse. C’est pas un crime de se déshabiller. Hein ? Il se pourrait que j’aie été victime d’inceste à quatorze ans. J’étais à l’opéra.

Elle esquisse des pas de bourrée.

Je vous ai apporté un verre d’eau.

Elle sort gobelet en plastique fendu de sa poche.

Il est cassé, il était dans ma poche.

Elle se dirige vers la salle des Blouses.

LA BLOUSE : Non, non, Ariane, vous savez que vous pouvez pas aller là.
ARIANE : Oui, mais c’est juste pour prendre un peu d’eau, pour te donner un peu d’eau, pour te donner un coup à boire.

Elle entre dans la salle. La Blouse lève les yeux au ciel. Ariane remplit le gobelet. Comme il est fendu, il fuit. Elle le tend à la Blouse.

ARIANE : À ta santé !
LA BLOUSE, tenant à distance le gobelet qui fuit : Comment on fait ? Ça coule partout !
ARIANE : On se débrouille, à la guerre comme à la guerre. J’ai téléphoné à mon psychiatre, Pierre Judas, mais si j’ai bien compris, il y a la mafia qui écoute, le FBI. Parce que.

La Blouse soupire.

Si, si, si, si.

Elle se met à chantonner des airs de l’époque où elle devait être jeune fille en se dirigeant vers la petite salle. La Blouse jette le verre dans une poubelle.

SCÈNE 5 (Petite salle)

Ariane passe la tête par la porte entrebâillée de la petite salle. Un groupe est en train de faire des mouvements, suivant l’exemple de la Kiné.

ARIANE : Mais vous êtes déjà à la gym ? Personne m’a appelée.
LA KINÉ : Dépêchez-vous, installez-vous. (En aparté.) Ariane, elle monte, elle monte, elle monte. Ça va mal finir. Elle va aller en chambre d’isolement. Il faut la calmer.
ARIANE : Excusez-moi d’être en retard, j’étais en train de balayer. Là-bas, du côté des voitures.
UN PATIENT, brandissant sa veste comme une cape de toréador, à Ariane : Casse-toi, casse-toi ! Casse-toi !

Ariane s’assied.

LA KINÉ : Allez, on lève les bras. Montez, respirez. Bloquez, ne respirez plus. Relâchez. Un, deux, trois, quatre…
ARIANE : Allez, monsieur, levez les bras ! (Marmonnant.) Décroise tes pieds, c’est plus pratique !
LA KINÉ : Taisez-vous ! Si vous vous taisez pas, vous sortez.

Ariane se retient une vingtaine de secondes. Mais elle ne peut pas empêcher son délire. L’air méchant, elle marmonne des paroles rageuses et incompréhensibles. Elle respire fort, elle compte les exercices.

ARIANE : Un, deux, trois, quatre… (À la Kiné.) C’est vous la plus grande maîtresse de ballet. Ne perdez pas la culotte, ne perdez pas la boule, baoule, sexuellement parlant, spirituellement parlant…

UN PATIENT qui ne parle jamais : Mais taisez-vous un peu !

Ariane se tait. Elle fait ses mouvements. Très gracieuse, trop souple. Quinze secondes plus tard, elle recommence à imiter la Kiné.

LA KINÉ : Un, deux, trois…
ARIANE : … Deux, trois, quatre…
LA KINÉ : Quatre…
ARIANE : Quatre, cinq six…
UN PATIENT : Tu te tais !

Ariane baisse d’un ton. On entend qu’elle parle mais pas ce qu’elle dit.

LA KINÉ, en continuant l’exercice : Je vais plus vous supporter longtemps.

Ariane se tait dix secondes. Mais elle ne peut pas s’empêcher de baragouiner, tout en faisant parfaitement les exercices.

ARIANE : Putain, je perds l’équilibre, c’est l’eau, l’eau de l’empereur.

Elle se gratte la jambe frénétiquement.

Ça me gratouille.

Elle s’assied, épuisée.

Walwalwalwalwalwal…

Elle regarde fixement la Kiné, attendant de se faire punir.

Mes mains tiraillent, parce qu’on m’a tordue. On m’a tout tordu. Casse-couilles. Parce que casse-couilles, tu mériterais qu’on te charachtirouille. L’insurrection existe, Nietzsche, notlhe, natche.
UNE PATIENTE : Taisez-vous !
ARIANE : a, e, i, o, u, a, i, o, a, u, i…

Brusquement elle se tait, s’immobilise, les yeux dans le vague.

ARIANE, faiblement : Piercing, piercing, piercing…

Son visage devient triste.

Guiliguiliguiliguili, guiliguiliguiliguili… Guiligoth, guilibale, guilibaillette. Paillote, paillette. Monsieur, je vous ai balancé de l’eau sur le visage, c’est pour supprimer les lunettes. C’est plus cher, c’est moins cher. Envoyez ! (Plus fort) Envoyez ! Les vannes s’ouvrent. Sais-tu imaginer, fillette, fillette ? Miss Marple, tu t’appelles Miss Marbol. C’est Marco Polo. Moi, j’ai pas sauvé. Moi, j’avais des sous, si j’avais des sous…
LA KINÉ, tapant dans ses mains : Voilà, messieurs-dames, c’est terminé pour aujourd’hui. Mais vous pouvez rester dans la salle : Paulette voudrait vous demander quelque chose.

La Kiné sort. Tout le monde reste figé, silencieux, en attendant la suite.
SCÈNE 6 (Petite salle)

Tous les Patients sont silencieux et immobiles. Ariane sort une boule de pâte à modeler de sa poche. Elle commence à la malaxer.

ARIANE : La boule de pétales, c’est la boule de cristal. C’est blanc, c’est trop blanc, c’est troublant. Donc il faut une pâte à modeler translucide. Vous allez m’emmener où, en galère ? Vous allez trouver quelque chose de transparent comme l’eau claire. Une boule de cristal. Parce que ça flotte pas. Une boule de cristal doit être transparente comme l’eau claire. Regardez comme elle roule, la boule, perdez pas la boule ni la culotte. Ça remonte à cinquante ou soixante-dix ans. Y avait des dames qui vendaient des élastiques à la sauvette, elles disaient Mesdames, remontez-vous la culotte. Elles disaient remontez-vous la culotte. (Un temps.) Je suis fatiguée. J’ai perdu le fil d’Ariane. Parce que je m’appelle Arielle, c’est la poudre blanche pour laver le linge. Ariel c’est blanc comme du persil. Blancheur blanche, blanche de Castille, les bonheurs de Sophie, le martyre de Blandine. Sainte Blandine a été martyrisée dans son corps, sa chair et ses entrailles, elle était obnubilée par le Saint Esprit de Saint Jean de Dieu. Il existe plus. C’est le bien qui a annihilé le mal et ça ira de mieux en mieux, dans le meilleur des mondes. Ainsi soit-il. Tu es une sainte vierge, je suis la Sainte Vierge, il est la Sainte Vierge. On est tous des saintes vierges.
LA KINE, jetant un œil dans la salle, en aparté : Si elle continue, Ariane, elle va avoir une injection.

La Kiné s’éloigne. Ariane se lève.

ARIANE : Je vais me reposer dans la salle télé. Si vous avez besoin de moi, vous m’appelez.

Elle sort.

SCÈNE 7 (Petite salle)

Les patients n’ont pas bougé depuis le départ d’Ariane.

PAULETTE, entrant dans la salle : Est-ce que vous avez une chanson que vous aimez en particulier ? Pour préparer la fête thérapeutique de jeudi ?
UNE PATIENTE : Les roses blanches.
UNE PATIENTE : Oh Katarina tchi tchi.
UN PATIENT : Ma foi, j’en vois pas. J’vois pas de chanson, j’aime Charles Aznavour…
PAULETTE : Je m’voyais déjà ? Ou formi-formidable, celle-là est mieux.
LE PATIENT : Moi, je préfèrerais l’autre.
PAULETTE : Même question pour vous, Monsieur Émile.
MONSIEUR ÉMILE : J’ai pas de réponse. Pour le moment, je ne fais pas de musique, non. Pour l’instant, je suis pas là. Ma fille est ailleurs, c’est terrible pour moi. À ce propos…

Il sort son Post It.

Il faudrait que je téléphone à mon fils…
PAULETTE : Je sais, mais ce que je vous demande, c’est quelle chanson vous aimez.
MONSIEUR ÉMILE : Oui, oui, je comprends bien.
LA KINÉ, passant la tête par la porte entrebâillée : Paulette, je veux pas te déranger… Mais les autres sont tous en réunion, et il y a Ariane qui… Elle est dans la salle de repos, elle se fait un café.
PAULETTE : Oh, mince !

Elle part en courant, on entend qu’elle engueule Ariane de l’autre côté de la porte. Paulette ramène Ariane qui a un trognon de pomme et des cartes à jouer à la main. Ariane se dirige vers une Patiente.

ARIANE : Je te tire les cartes ?
LA PATIENTE, dédaigneuse : Non, merci.
PAULETTE : Alors… Ah, oui, les chansons pour la fête thérapeutique. Vous avez d’autres idées ?

Monsieur Crabe sort une cigarette de sa poche de poitrine.

PAULETTE : Pas maintenant, monsieur Crabe ! Vous avez une idée de chanson ?
ARIANE : On va se ratatiner à la fête thérapeutique. (Chantant.) Mes mains dessinent dans le soir… C’est Johnny, serre-moi fort la nuit et le jour.

Elle se couche par terre au milieu, jambes écartées.

Me relève pas, Paulette, j’me relève toute seule. Me relève pas.

Elle se relève.

Ça brille, Sabrina.
PAULETTE : Chut ! Vous vous taisez.
ARIANE : Je me tais, oui, je me tais, mais faut que je parle. (Chantant.) Par le plus beau des matins du monde, la bataille qui… Donne-moi ta main ! Si j’étais pas là, je ferais boum-boum du bruit. (À un Patient.) Adrien, parle ! (À Monsieur Émile.) Émile, Émilio, y a votre mère qui est malade. Émile, on téléphonera, on téléphonera quand vous voudrez, comme je vous ai dit, Émile. Comment elle s’appelle cette patiente ? Comment tu t’appelles ? Comment s’appelle-t-elle ?
LA PATIENTE : Mireille.
ARIANE : Mireille, Mireillette, zézette. Moi, j’ai la culotte, j’ai pas de culotte, j’ai un slip.
PAULETTE : On ne veut pas le savoir.
ARIANE : Mange ton pain et garde l’autre pour demain, mange ton pain et garde l’autre pour demain. J’ai donné du pain, je suis une grande vis. J’ai mal à l’oreille, l’oreille gauche, Gilbert Bécaud.

Elle s’approche d’une Patiente.

LA PATIENTE, à Ariane : M’embêtez pas.
ARIANE, tendant son trognon de pomme à la Patiente : Croque ma pomme, t’as pas peur des microbes, croque ma pomme !
PAULETTE : Ariane, je vais vous mettre dehors !
ARIANE : Je te crache dessus, je te crache dessus, je suis la brebis pas galleuse, je suis la chèvre de monsieur Seguin.
PAULETTE : Ariane !
ARIANE : Je parle pas, je parle pas, je fais semblant de parler ! Je parle pas. Qui c’est qui t’a donné des cours, Paulette ? Tu veux un verre d’eau ? Si j’ai des sous, je te paye un verre d’eau.
UNE PATIENTE, majesté impatientée : Arrête.
ARIANE : Pardon, je t’en prie, je pars, je pars. Je te tire les cartes ?
PAULETTE : Allez, allez tirer les cartes dans la grande salle, laissez nous.
ARIANE : J’y vais, j’y vais.

Elle sort.
Elle rentre.

Tout le monde a de beaux yeux, bouche cousue. Tu t’appelles Bérénice, si tu fais pas les jambes en l’air, je te frappe.
UNE PATIENTE : Qu’est-ce que vous lui avez donné à manger, ce matin ?
ARIANE : J’ai bu un coup de trop, j’ai bu du champagne. J’ai mangé du cheval-lion.

Elle sort.
SCÈNE 8 (Couloir puis grande salle)

Deux blouses dans le couloir.

BLOUSE 1 : Ils vont pas pouvoir éviter l’injection, si elle continue comme ça.
BLOUSE 2 : Elle va peut-être se calmer.

Tout d’un coup, Ariane surgit derrière les Blouses. Les mains dans le dos, elle les regarde avec un sourire faussement sournois.

ARIANE, avec malice : Qu’est-ce que je vais bien pouvoir inventer comme connerie, maintenant ?
BLOUSE 2 : Ariane, vous êtes fatigante. Pourquoi vous parlez tout le temps, comme ça ?
ARIANE, regardant ailleurs : Judas, il a pas dit la vérité. La vérité, je la connais. Les couilles de mon mari, enfin, je sais pas si c’est mon mari…

La Blouse 2 s’esquive.

La vérité sur la bouche des adultes. Je parle, parce que je connais la vérité. Je sais pas qui je suis. J’ai dit à Judas qu’il dit pas la vérité.

Elle se recule, esquisse un pas de danse et se met à chantonner. Pendant ce temps, les autres Patients sortent de la petite salle et passent dans le couloir, autour d’Ariane.

ARIANE : Monsieur le professeur Pierre Judas, psychanalyste, roi de l’univers, roi de la psychanalyse, analyse, oh, Annelise, je sais que ton cœur t’appartient. Tu sais, Pierre, que mon cœur t’appartient. Cœur de mamie…
BLOUSE 1 : Ariane, venez avec nous. Ariane, venez manger.
ARIANE, toujours chantonnant : … Cœur est grand si grand… Et si petit…
BLOUSE 1 : Allez, Ariane ! Ariane ! Venez.

Ariane et la Blouse sortent.

SCÈNE 9 (Grande salle)

Pendant que les Blouses finissent de dresser les tables, les Patients s’installent dans la grande salle pour le repas. Chacun reste dans son monde en attendant la nourriture. Ariane entre avec la Blouse.

ARIANE : Rose, tu es là ! Rose, rosette, Rose ! Je vais te présenter quelqu’un de super beau. Monsieur, si vous le voulez bien, je vais vous présenter ma fille, ma petite fille.

Tout d’un coup, elle attrape la béquille d’une dame et la brandit comme une Kalachnikov. Elle rit un long moment, puis repose la mitrailleuse.

Ce monsieur a tout ce qu’il faut, ma fille. Vous voulez pas la rencontrer, ma fille ? Je suis lesbienne, je saute sur tout le monde ! Je saute sur personne, sinon, on m’enferme !
ROSE, tête en arrière dans son fauteuil roulant : Ta gueule ! Ta gueule ! Ta gueule ! Ta gueule ! Ta gueule !
ARIANE, à une autre Patiente : Vous avez un mari ? On va vous marier.

Tout d’un coup, elle sort sa chaussure, la brandit pour frapper un Patient qui est assis tout près. Le Patient, qui semblait hagard, s’anime.

LE PATIENT : Je vous préviens, je vous préviens, je vais vous mettre sur la gueule !

Des Blouses désarment Ariane. Elle se couche par terre, catatonique. Les Blouses la traînent gentiment jusqu’à une chaise.

UN PATIENT : Elle peut pas s’asseoir là, c’est la place de quelqu’un.
UN PATIENT : Elle peut pas rester là.
UNE PATIENTE : On n’en veut pas.
UNE BLOUSE, en aparté : Il va falloir faire quelque chose, il va falloir lui faire une injection et la mettre à l’isolement.

L’entrée est servie.

MONSIEUR CRABE : Je peux avoir du feu ?
UNE BLOUSE : Écoutez, monsieur Crabe, pour l’instant c’est le repas, vous voyez bien. Mais quand vous aurez fini, on ira fumer une cigarette ensemble, d’accord ?
MONSIEUR CRABE : Ah ? Oui, oui.

Tous les Patients sont assis, c’est l’heure des pilules. Sorties des boîtes en plastique, amenées à chacun comme on apporterait les condiments. Les Blouses les portent directement à la bouche des patients. Ces derniers gobent, puis ils s’appliquent à manger en silence, entourés des pépiements des Blouses qui rient entre elles, essayant d’injecter un peu de futilité dans cette pièce pleine d’estomacs et d’intestins concentrés sur leurs processus. Les corps veulent vivre, ils avalent tout jusqu’au fond de l’assiette. Même Rose, qui a besoin d’aide pour enfourner la nourriture, ouvre grand la bouche entre deux injures pour recevoir sa becquée. Elle crachote, mâchouille comme un nourrisson qui n’aurait pas tété depuis des jours.

UNE BLOUSE : Je vous ai mis beaucoup de carottes, Rose, pour vous rendre aimable.

Dès que la cuiller est proche, la bouche de Rose s’avance et se referme d’un coup sec. Entre deux bouchées, elle crie avec une voix de perroquet.

ROSE, à la Blouse qui la gave : Tu m’emmerdes ! Tu m’emmerdes !

Tout d’un coup, elle prend de la nourriture à pleines poignées et l’enfourne dans sa bouche. Elle éructe, tousse.

Merde ! Merde ! Merde ! Merde !
UNE BLOUSE, en aparté : Ça me dégoûte !
UNE BLOUSE, pour détendre l’atmosphère : Oh, ces mouches ! Il va falloir faire quelque chose !
UNE AUTRE BLOUSE : On n’a qu’à acheter un bazooka…

Elles rient.

UNE BLOUSE : On fait un concours de tapettes. La tapette, y a que ça de vrai !

Elles rient de plus belle.

UNE AUTRE BLOUSE : Sinon, y a les spirales collantes, là, de grand-mère.

Elles pouffent encore. Pendant ce temps, une Blouse s’approche d’un monsieur pour lui prendre la tension.

PAULETTE à une Patiente : Prenez-le, madame. Fermez votre bouche. Encore ! Il faut tout boire, ça soigne tout le tube digestif. Pour la mycose. C’est bien, ça va soigner votre gorge et tout. C’est bien, je sais que c’est pas très bon. Voiiiilà. C’est bien. Bravo.
ARIANE, à la Blouse qui lui cherche une place : Tu vas tout laisser, tu partiras à l’aventure, tu auras une apparition, le ciel va s’éclairer. Tu auras le bonheur spirituellement, mais sans toucher. Ça ressuscitera, mes parents, mes grands-parents, ils vont revenir. Tu auras du travail dans les fermes, les gens te donneront à manger…

Ariane se retourne brusquement et se rue sur le tensiomètre. La Blouse la repousse. L’appareil tombe. La Blouse saisit Ariane par le bras et la secoue.

LA BLOUSE : Mais ça va pas, madame Sallyt !
ARIANE : Tu me serres le bras ! C’est interdit ! Pourquoi tu me serres le bras comme ça ? C’est interdit. (Le visage animé de tics.) Tu me serres le bras ! T’as pas le droit de toucher les pensionnaires !

Se rendant compte qu’Ariane a raison, la Blouse lâche le bras et ramasse l’appareil en grommelant.

LA BLOUSE : Mais aussi, on ne fait pas ce genre de choses…
ARIANE, à la Blouse qui s’occupait de lui trouver une place : Fais les jambes en l’air ! Tu fais les jambes en l’air.

La Blouse emmène Ariane dans la « salle télé » dont la porte donne sur la grande salle.
SCÈNE 10 (Grande salle puis salle télé)

Depuis la grande salle, on voit par la porte ouverte de la salle télé qu’Ariane est attablée devant une assiette, seule. Elle rit, pleure, parle à sa nourriture.

ROSE, se réveillant d’un somme, caquette dans le silence : Gros salaud ! Gros salaud ! Gros salaud !

Ariane, la mâchoire du bas crispée en avant, fait coucou dans le vide. Personne ne la regarde. Elle renverse un verre d’eau sur la table, puis entreprend d’éponger l’inondation avec sa robe.

UNE BLOUSE, dans la grande salle : Qui veut encore de la salade ?
ARIANE, criant à la porte de la salle de télé : Moi !
LA BLOUSE : Vous en avez déjà, madame Sallyt.
ARIANE, criant : Oui, c’est vrai… Tu m’en donnes ?
LA BLOUSE : Qui veut de la salade, à part madame Sallyt ?
ARIANE : Je mets des cailloux, comme le Petit Poucet. Tu veux un caillou ? Tu prends un caillou : sur une pierre, tu bâtiras ton église. Je veux des boulettes, des boulettes. Trois ! La demie tomate, il me reste une demie tomate. Qui la veut ? … Bon, je la prends.

Une Blouse entre dans la salle télé. Elle apporte un cachet à Ariane.

ARIANE : C’est quoi ?
LA BLOUSE : Je vous l’ai déjà dit, c’est du fer.
ARIANE : Du fer ?
LA BLOUSE : Oui, du fer, comme ce matin.
ARIANE : Je le veux pas, le cachet. J’ai pas besoin de fer.
LA BLOUSE : C’est le médecin qui décide.
ARIANE : Non, c’est moi qui décide. J’en veux pas. Je mange de l’ail, je suis en bonne santé, ils donnent des cachets toute la semaine, j’en ai pas besoin : je mange de l’ail, je vais bien.
LA BLOUSE : Bon, très bien. Parfait. Ça sera signalé.
ARIANE, gobant le cachet : Et ton mawi, y t’embwache ?
LA BLOUSE : Je ne comprends rien, vous avez la bouche pleine.
ARIANE : Et, ton mari, il t’embrasse ?

La Blouse ne répond pas.

T’aimes pas les Judas, t’aimes pas les enfants. T’as l’âge idéal pour procréer. Pourquoi tu procrées pas ? T’as raison. Tu veux manger ? Mange avec moi.
LA BLOUSE : Elle est pas bonne, la viande, Ariane ?
ARIANE : C’est pas bien de tuer des animaux pour manger.
LA BLOUSE : Mais alors on ne mangerait rien. Vous savez très bien qu’il faut manger de la viande.
ARIANE : Manger de la viande, jamais malade.
LA BLOUSE : Non, Ariane, c’est : « Manger salade, jamais malade. »
ARIANE, remplissant son verre : Tu veux un verre d’eau ?
LA BLOUSE : Non, merci.

Ariane jette l’eau à la figure de la Blouse. La Blouse sort.

ARIANE, riant : C’est offert par la maison !
SCÈNE 11 (Salle télé)

Ariane mange seule dans la salle télé. Elle écoute les voix qui entrent par la porte ouverte.

BLOUSE 1 : Tu t’es fait arroser ?
BLOUSE 2 : C’est pas grave.
BLOUSE 1, énervée : Il faut pas appeler les patients par leur prénom, aussi ! Après, ils se croient tout permis ! Elle se croit tout permis ! Alors qu’avec moi, elle file droit ! Je l’appelle par son nom, je l’appelle madame Sallyt ! Ah, elle file droit avec moi !
BLOUSE 2, calme et ferme : Moi, je pense que c’est justifié d’appeler les gens par leur prénom, en psychiatrie. Ça facilite la relation.
BLOUSE 1 : Moi, ça m’ulcère ! Et je l’avais déjà dit en réunion ! Pourquoi elle file droit avec moi, alors ?
BLOUSE 2 : Parce qu’elle te craint. Mais ça ne change rien…

Une troisième Blouse s’approche.

BLOUSE 3 : Le dentier qu’on a trouvé dans le couloir, vous savez à qui il est ?
BLOUSE 1 : Un dentier ? Non.
BLOUSE 2 : Non, non…

La troisième Blouse s’éloigne, continuant à questionner autour d’elle.

Qu’est-ce que… Ah, oui. C’est dans sa pathologie, à Ariane, de faire des choses comme ça. Qu’on soit dur n’y changerait rien.
ARIANE, à Blouse 2, passant la tête par la porte : Eh ! Ça te rafraîchit !
BLOUSE 1 : Excusez-vous, madame Sallyt !
ARIANE : Sèche-toi au soleil !
ARIANE, tournant le dos à la porte : Il y a quelqu’un ? C’est la communication des saints, c’est la communion des saints. T’étudies ton cou, ton foie, ton gésier, t’étudies ton foie. (À une Blouse qui passe vérifier que tout va bien.) Madame, faites l’effort, remontez mécaniques, t’es dans la mécanique, c’est les chirurgiens qui sont dans la mécanique, les cliniciens. C’est les fous qui sont là. T’es sûre que t’es normale ?

Dans la grande salle, les Patients ont fini leur repas. Les Blouses débarrassent.
SCENE 12 (Grande salle)

Les Blouses ont fini de nettoyer. Elles disparaissent une à une dans le couloir. Sauf Paulette, qui reste dans la pièce. Les Patients quittent les tables pour les chaises alignées le long des murs. Ariane profite de ce temps de battement pour sortir de la salle télé et rejoindre les autres dans la grande salle.

PAULETTE : Mardi, on va faire un loto. Qu’est-ce que vous voudriez gagner ? On va aller acheter les lots demain. Qu’est-ce que vous voudriez ?
UN PATIENT : Je voudrais rentrer à la maison.
PAULETTE, avec un rire un peu forcé : Un bon de sortie, oui ! Et puis ?
ARIANE : Une mitrailleuse !
UNE PATIENTE : Un dentier.
PAULETTE : Un dentier ? Ah, oui, faites-moi penser qu’on vous le redonne, votre dentier, madame Jolie. Mais qu’est-ce qui vous ferait plaisir ?
ARIANE : Des aloès.
UN PATIENT : Une montre.
PAULETTE : Une montre, oui ! Quoi d’autre ?

Tout en continuant la discussion, Paulette installe un chevalet sur lequel repose un tableau Velleda.

ARIANE : Une petite roulette ! Cette roulette de loto que vous avez, c’est pas une vraie de casino. On pourrait acheter une vraie roulette, comme dans les casinos. Celle-là, c’est un jouet d’enfant. À Paris, y a le millionnaire. Un jeu de quilles ! Un jeu de pall mall. Qu’est-ce que c’est le jeu de pall mall ?
PAULETTE, faisant le tour de la pièce en cherchant quelque chose : Mireille, qu’est-ce que vous voudriez, vous ?
ARIANE : Pall mall ! Pall mall ! Pall mall ! Pall mall ! Pall mall ! Pall mall ! Pall mall !
UN PATIENT : Un appareil photo, un qui soit pas jetable, un qui soit bien.
PAULETTE : Oui, un appareil photo.
UN PATIENT : Mais un bien.
PAULETTE : Oui, un appareil, avec le développement d’une pellicule.
MONSIEUR ÉMILE, tendant son Post It à Paulette : Je voudrais téléphoner à mon fils. J’ai le numéro, là.
PAULETTE : Pas maintenant, monsieur Émile. Plus tard dans l’après-midi, le téléphone.
MONSIEUR ÉMILE : Je sais, mais j’ai besoin de lui parler tout de suite.
PAULETTE : Tout à l’heure, monsieur Émile.
UN PATIENT : Moi, de toute façon, j’ai pas de chance ! Je gagnerai rien.
ARIANE : Achetez un pendule, après, ça tourne, ça tourne. Achetez un pendule !

Ariane se désintéresse brusquement de la discussion, se gratte, se détourne.

UN PATIENT : Moi, j’ai de l’argent, il est bloqué, je peux demander qu’on le débloque !
UNE PATIENTE : Y a qu’un lot ? Y a qu’un lot ?
PAULETTE : Non, il y en a plusieurs.
UNE PATIENTE : Y a qu’un lot ?
PAULETTE, sortant de la pièce après avoir fouillé ses poches : Non, non, il y en a plusieurs.
SCÈNE 13 (Grande salle)

Les Patients, sans surveillance, attendent sagement. Sauf Ariane qui s’est installée devant le tableau Velleda. Elle écrit :

« Il faut que tu pries le
Bon Dieu, ton père en
L’OCCURRENCE
l'OCCURRENCE. »

PAULETTE : Ah, Ariane, c’est vous qui avez le stylo Velleda ! Je le cherche depuis tout à l’heure.

Elle prend le feutre des mains d’Ariane.

Ariane, allez sur la terrasse un moment pour vous calmer.

Elle ouvre la serrure de la porte vitrée. Ariane sort avec une révérence. Paulette referme la porte.

On va jouer à Dessinez-c’est-gagné. Vous connaissez ce jeu ?

Pas de réponse. Paulette, se tourne vers un Patient qui regarde ailleurs.

Voulez pas jouer monsieur Cibella ?
LE PATIENT : Non, je veux pas.
PAULETTE : Bon. On y va.

Elle dessine un bonhomme.

Alors, il faut deviner ce que c’est. Qu’est-ce que c’est, madame Loiseau ?

Ariane surgit par une porte inattendue et efface le tableau.

PAULETTE, menaçante : Si vous continuez, je vous remets dehors.

Ariane, contrite, s’éloigne. Elle fait son corps le plus petit possible.

ARIANE : Pardon, pardon, pardon ! J’arrête, je le jure !

Paulette redessine le bonhomme. Ariane en moins d’une seconde est à nouveau là, elle efface énergiquement. Rose, depuis son fauteuil roulant, tend une serre crochue pour attraper la jupe d’Ariane. Elle la tient fermement. Des Blouses viennent dégager Ariane. Elle est évacuée dans le couloir. Monsieur Émile a une idée de dessin. Il vient au tableau. Il trace quelques traits.

UN PATIENT : Un manchot avec un briquet !
UN PATIENT : Quelqu’un qui fait une demande d’argent !
UNE PATIENTE : Je suis même plus allée à l’école depuis longtemps, même plus, alors je comprends rien.
UNE PATIENTE : Un gardien de prison !
UN PATIENT : Il arrose !
UNE PATIENTE : Il éteint le feu, un pompier !
UN PATIENT : Un maçon.
MONSIEUR ÉMILE : Oui !
PAULETTE : Bravo !
MONSIEUR ÉMILE : À ce propos, j’aimerais vous demander un service…

Il sort sont Post It.

ROSE : Allez au dentiste, monsieur !
PAULETTE, faisant mine de ne pas voir monsieur Émile : Qui veut dessiner ? Personne ? Allez… Bon, alors j’y vais.

Elle dessine une sorte de lutin.

UN PATIENT : Noël, le 25 décembre !
PAULETTE : Oui, bravo ! Vous venez dessiner quelque chose ?
UN PATIENT : Je préfère pas trop…
ROSE : Ta gueule !
PAULETTE, dessinant un triangle : Bon… Alors je fais encore un dessin. C’est un endroit…
UN PATIENT : La tour Eiffel !
UNE PATIENTE : Pompidou !
UNE PATIENTE : Mitterrand !
UNE PATIENTE : Le Louvre !
PAULETTE : Oui !
ARIANE, ressurgie : Moi, chez moi… Si y a pas d’issue, c’est fini, je donne du jus de pomme, de citron, des sous, un euro symbolique. De l’aspirine. Comment vous dites quand vous mangez ? Monsieur, s’il vous plaît, une carafe d’eau !
PAULETTE : Qui veut venir ?

Elle tend le crayon. Personne ne bouge.

Bon, allez… Je dessine un métier.
ARIANE : C’est un métier, c’est un métis, c’est des métis, moi j’ai une fille de l’humanité, c’est le mythe, c’est la mite. Mite, c’est un métier, c’est un glouglou, glouglou, ça me gratte, ces mouches, j’étais au martyre avec toutes ces mouches, ces moustiques qui me piquaient, cette nuit, j’étais au martyre. De grigri.
PAULETTE : Ça a un rapport avec Bordeaux.
ARIANE, s’égosillant : Elle est de Bordeaux, elle est de Toulouse, elle est de Marseille, de Paris, le méchoui. Ohlalala. Je vais le tuer. T’as fait le… Qu’est-ce qu’ils ont dit ? T’as appelé ? C’est moi qui… Je t’embauche en tant que secrétaire avec la machine à coudre. Et la timonière !

Des Blouses saisissent Ariane. Elles l’emmènent.

ROSE : Elle est très sage, elle est très sage ! Ordure ! Ordure ! Ordure ! Ordure ! Ordure ! Ordure !
PAULETTE : Chut, Rose !
ROSE : Vous faites bien des conneries ! Pah ! Repos ! Debout !
UNE PATIENTE : La religion !
UN PATIENT : Le dernier pont qu’on a fait surélever !
ROSE : Marie-Joseph ! Marie-Joseph ! Marie-Joseph !
UNE PATIENTE : C’est pas la maison du pape !
UN PATIENT : Le Colysée !
UN PATIENT : La course… Les gladiateurs.
ROSE : Leretefaumener montoissiomoito. C’est l’Arabe ! Sale Arabe ! Natwa !

Ariane reparaît, comme par enchantement.

ARIANE : Voir Naples et mourir, c’est Dieu le père, c’est un chien, c’est un caniche, c’est Dieu qui créa la lumière. (Fredonnant.) Tu vas aller dehors !
PAULETTE : Arrêtez, Ariane, vous vous saoulez vous-même.

Une Blouse entre. Paulette lui passe le crayon Velleda.

ARIANE : T’es super moche. Putain, cette paresse. Non je me saoule pas moi-même.
LA BLOUSE, dessinant cinq ronds superposés : Je dessine une partie du corps.
UNE PATIENTE : Une girafe.
LA BLOUSE : Non. C’est une vertèbre. C’étaient des vertèbres.
ARIANE : Pourquoi il y en a cinq ? Sainte Girafe, cinquante, soixante-deux, soixante, soixante-dix. Y en a dix, de vertèbres.
UNE PATIENTE : Madame, vous pouvez m’apporter quelque chose, j’ai encore froid.
ARIANE : C’est en Galice, dans une porte de métro à Saint-Charles. C’est maramicé. On va trinquer, madame Macha-Méril-la-matraque. Je fais jambes-en-l’air.
LA BLOUSE, à voix basse près de Paulette : Il va peut-être falloir lui faire une injection, non ?
MONSIEUR CRABE, se levant : Je voudrais du feu pour ma cigarette.
PAULETTE : À quinze heures, monsieur Crabe. MONSIEUR CRABE : Ah… Bon.
SCÈNE 14 (Grande salle)

Paulette, et les Patients attendent qu’Ariane se calme pour pouvoir continuer le jeu. Ariane, le crayon Velleda entre les dents, fait un équilibre fessier sur son fauteuil, les deux jambes tendues et les plantes des pieds dans les paumes des mains. Voyant que Paulette a posé le feutre sur une table, elle se rue dessus. Elle écrit sur le tableau :
« Tchin
Caméléon
Kimlin
Cacatoès
CC
AD
CCL
ochi ouchou ».

ARIANE : Je suis toute nue, la vierge, c’est moi, l’oiseau qui m’a fécondée.

Elle dessine, on dirait qu’elle se met à écrire en hébreu.

Je dis : je suis Richard… On est tous en Citroën, on se paye des distractions. EFFACEZ-TOUT ! J’ai la maladie, tous les médicaments…
ROSE : TAISEZ-VOUS !
ARIANE : Quelle question avez-vous posée, monsieur ? Comment s’appelle cet acteur ? Crube ? Jurbe ? On joue à pigeon-vole. Je suis fatiguée.

Elle arrête de parler, elle enlève ses chaussures et se couche par terre.

UNE PATIENTE : Je peux retourner dans ma chambre s’il vous plaît ?

Ariane se lève, met ses chaussures, va chercher la dame.

ARIANE : Venez, madame, venez dans votre chambre. Dans quelle chambre vous êtes ? Comment vous vous appelez ?

Ariane emmène la dame dans le couloir.

ROSE : C’est une connasse ! Pourquoi elle travaille tard, déchet ! (À Paulette.) Déchet !

Paulette, épuisée, reste attentive et souriante. Au loin, Ariane chante dans un couloir.

ROSE : Vous l’entendez ?

Ariane absente, la salle semble vide. Les esprits flottent, sans penser. Les corps immobiles. Paulette s’apprête à relancer le jeu. Mais Ariane revient. Elle va voir une infirme.

ARIANE, très fort : Venez, madame.

Elle lui prend le bras mais le lâche aussitôt. Elle enlève ses chaussures, se couche par terre en chien de fusil.

Je suis fatiguée. Moi, j’ai une idée. Si vous voulez, je paye des coups de Vercingétorix, parce que je le connais par cœur.

Elle se relève aussi sec, va au tableau et écrit :
« TCHI COUCHON ».

PAULETTE : Mais Ariane, faites-nous au moins quelque chose de cohérent !

Ariane, en fente avant, met un pied sur une table, en face d’un monsieur. Elle retourne au tableau.

ARIANE : C’est un métier.

Elle dessine une forme trapézoïdale pénétrée par en dessous par un genre de saucisse.

UN PATIENT : Un lampadaire !

Sous la forme, Ariane dessine un bonhomme.

UNE PATIENTE : Un allumeur de réverbère.
ARIANE : Oui !

Elle entoure le dessin par de grands cercles, qu’elle trace avec des gestes violents.

ROSE : Ta gueule ! Ta gueule !

Ariane se couche par terre. Tout redevient calme.

MONSIEUR ÉMILE, profitant de ce répit, sort son Post It de sa poche : Je voudrais téléphoner à mon fils. C’est urgent.
PAULETTE, soupirant : Monsieur Émile, le téléphone, c’est vraiment pas le moment.

Ariane se relève.

ROSE, pointant Ariane du doigt : Elle espionne ! Grosse cochonne ! Merde ! Cochonne, cochonne, cochonne ! Au viol ! Gramo, gramo, gramo ! Cochonne ! (Borborygmes inintelligibles) Déchet ! Salope ! Pourriture ! Fumier ! Fous le camp ! T’as besoin d’être nettoyée ! C’est le diable ! C’est le diable ! C’est le diable ! Fous le camp !

Ariane sort.
SCÈNE 15 (Couloir)

Ariane s’avance dans le couloir où les éclats de voix de la grande salle se répercutent. Monsieur Émile la suit, son papier à la main. Ariane devient soudain bossue et molle, elle prend sa tête dans ses mains.

ARIANE : Moi, on m’a versé un rond de cuir. Ils ont dit qu’une jeune fille, elle faisait des ronds de cuir. Non, pas des ronds de cuir, on m’envoie des ficelles. Ça me gratte, j’ai des poux.

Elle se gratte mollement la tête.

Ma mère, elle me jette des verres, non, des ronds de cuir. Je jette de l’eau sur les gens parce qu’ils font pas ce qu’il faut. Pour les obliger parce qu’ils vont pas bien. Judas, c’est ton père, ou ton grand-père. C’est mon mari, mais j’ai dit que je suis célibataire. Des enfants de la patrie. Judas, il est pas si bête, il casse pas des briques. Il m’a séduite. Il veut pas le dire parce que je le ferais aller en prison. Je voudrais tous les mettre en prison, mais ils sont plus forts que moi, les docteurs. Je veux pas qu’il mange et je veux pas qu’il baise. Il m’a collé un scotch sur ma chemise de nuit pour me faire comprendre. Annie, elle m’a refilé un noyau d’olive. C’est une sorcière maléfique-bénéfique, la doctoresse biélorusse. Il m’a collé un scotch pour me faire comprendre. Le noyau sans olive, ça voulait bien dire quelque chose. Mais je peux pas affirmer que je suis sa mère naturelle ou légitime…
MONSIEUR ÉMILE, Post It brandi, à Ariane : Vous savez où est le docteur ? Il faut que je téléphone à mon fils.
ARIANE : Mais si je peux pas finir mon histoire, je paye pas ! Je paye pour pas qu’on m’enferme, alors il faut d’abord que j’aie dit toute mon histoire. Si tu arrêtes la séance avant que j’aie fini de dire mon histoire, alors je paye pas.
MONSIEUR ÉMILE : C’est pour téléphoner.
ARIANE : T’as pas besoin de demander, le téléphone est juste là.

Elle montre une pièce dont la porte est ouverte.

À partir de maintenant tu es puceau et ta femme est vierge.

Elle glousse.

Elle va se marier en blanc. Le bébé, il va venir par l’opération du Saint Esprit parce que sinon tu perds du temps et de l’argent.

Monsieur Émile entre dans la pièce qu’Ariane a indiquée.

ARIANE, criant : T’as bien compris, la sexualité, c’est fini ! Je te surveille. Je suis là.

Elle s’assied par terre.
Scène 16 (Couloir puis infirmerie puis couloir)

Ariane est assise par terre dans le couloir, avachie. Une Blouse s’avance.

LA BLOUSE : Ariane, venez, on va vous donner un traitement pour vous calmer.
ARIANE : Pourquoi ? Je suis une toute petite fille, comme toi, comme les autres, on est tous des petits enfants.
LA BLOUSE : Vous voyez bien, votre état vous fatigue.

Elle prend Ariane par le bras doucement. Ariane se laisse faire.

ARIANE : Je suis volubile parce qu’ils me contrent tout le temps. Je vais un peu m’allonger parce que je suis fatiguée.

Elle se couche par terre.

Tout est normal chez moi, comme chez toi.
LA BLOUSE, secouant gentiment le bras d’Ariane : Allez, levez-vous. Il y en a pour cinq minutes.
ARIANE, se relevant : C’est du poison, c’est des produits toxiques. On met l’aiguille dans la chair et vous appuyez sur le piston. Vous appuyez trop vite. Ils me le font de force, ils ont pas le droit de le faire. Vous avez le droit de donner du jus de citron. Mais vous le faites pas. La nature a la possibilité, quand on a un problème psychologique, tu manges de l’ail, du persil, du citron, la nature, elle peut. Mais vous le faites rarement.

Elles traversent le couloir jusqu’à l’infirmerie.

J’avais vu une émission qui disait que dans chaque famille, il y a un secret. Quelqu’un est malade tant que le secret est pas dévoilé. D’après ce que j’ai cru comprendre, la personne ne peut pas guérir tant que le secret n’a pas été dévoilé.

Elles entrent dans la petite pièce où les attend une deuxième Blouse.

BLOUSE 2 : Ariane, on va vous faire une petite piqûre. Vous voulez bien remonter votre robe et vous mettre là ?
ARIANE, se dévêtant : D’après ce que j’ai cru comprendre, il pourrait se faire que monsieur Judas m’ait séduite à quatorze ans. Il est venu chez moi quand j’avais dix-neuf ans.

La Blouse 2 plante l’aiguille de la seringue dans le flacon, aspire le liquide.

Je suis tombée malade le 27 août 1956. Donc ça veut dire que je suis allée travailler en 1953. Il pourrait se faire que monsieur Judas m’ait séduite quand j’avais quatorze ans mais moi, je l’ai jamais vu allongé sur moi. Moi, j’ai rien vu, je me souviens de rien. Je vous ai accusé peut-être à tort.

La Blouse 2 remplace l’aiguille de la seringue par une plus fine et plus longue.

Deux hommes se sont allongés sur moi, quand j’avais dix ans, il y a dix ans. Un vieux monsieur et un épileptique. L’épileptique, chaque fois qu’il tombe, il tombe sur la table, il fait tout tomber. Il tombait par terre et je voulais plus m’asseoir à côté de lui. Quand il tombe, il faut pas le relever. Eh, non, il est épileptique.

La Blouse 2, presse légèrement le piston, un peu de produit s’écoule.

Moi, j’ai pris de la moutarde, c’est un remontant, ça remonte le cœur. J’en ai pris sur ces entrefaites, l’ASH m’engueule. Elle me crie après parce que j’ai pris de la moutarde. Parce que j’ai mangé de la moutarde, deux petits trucs comme ça de moutarde. Et elle me crie après.

La Blouse 2 passe un coton sur le quart supérieur droit de la fesse d’Ariane, puis elle enfonce lentement l’aiguille.

Aïe ! Je peux pas affirmer que je suis amnésique. Mais je me souviens pas. Il pourrait se faire que Judas m’ait séduite.

La Blouse 2 appuie doucement sur le piston.

Judas, c’est le grand amour de ma vie. C’est mon mari. Mais j’avais pas de résultat en allant le voir. Je lui ai dit : j’ai pas de résultat, je vais aller voir quelqu’un d’autre. Il m’a dit : si t’es pas contente, t’as qu’à aller voir le pape ! Il m’a tutoyée, tu crois pas que c’est bizarre ? Il devait pas me tutoyer, normalement. Alors ça veut dire qu’il voulait me faire comprendre. Judas, c’est mon mari, j’ai dit à ma sœur il y a cinq ans, je l’ai appelée au téléphone, je lui ai dit : je me suis mariée à la chapelle Sixtine. Mais je peux pas lui dire qu’on s’est marié en secret. Je peux pas lui dire que c’est avec Judas.
BLOUSE 1 : Voilà, c’est fini, madame Sallyt.
ARIANE, se rhabillant : Les morts, on va aller les ressusciter. On va faire les gestes avec les mains le long du corps, comme dans la chanson de Gilbert Bécaud.

Elle dessine la silhouette d’un corps de femme.

Les docteurs quand ils ont vu qu’ils ont fait des erreurs, je leur ai dit : Vous êtes de plus mauvais docteurs les uns que les autres.

Ariane, bossue, très lourde, traverse le couloir en direction de la grande salle. Elle croise Paulette, qui a ôté sa blouse et porte son sac à main.

ARIANE : Tu t’en vas ?
PAULETTE : Oui, j’ai fini pour aujourd’hui.
ARIANE : Tu vas voir ton mari ?
PAULETTE : Allez, à demain Ariane.

Elle s’éloigne en faisant coucou de la main. Ariane part dans l’autre sens.
Scène 17 (Grande salle)

Dans la salle principale, ne restent plus que Rose, monsieur Crabe qui regarde par la fenêtre, et un Patient somnolant sur une chaise. Ariane se déplace péniblement. Elle va s’asseoir à une table. Elle fouille dans ses poches, en sort un papier gribouillé.

ROSE : Ta gueule ! Salope !
ARIANE : Rose, pourquoi tu cries ?
ROSE, étonnée, calmée : Pour me faire respecter.
ARIANE : Qu’est-ce que tu veux ?
ROSE : J’ai soif !
ARIANE : Je vais te donner un verre d’eau.

Ariane sort un gobelet en plastique de sa poche. Elle disparaît un instant et revient avec le gobelet plein.

ROSE, souriante, angélique : Merci ma chérie. Maman, maman, mamanmamamamamama…
ARIANE, s’adressant très sérieusement à Rose : J’aimerais te lire quelque chose. Oh, je suis fatiguée. Voilà… (Lisant.) Je suis l’une des plus grandes victimes ou la plus grande victime, pas forcément, je ne sais pas exactement. Je demande également pardon en premier lieu, 20 000 lieux sous les mers à égalité avec mon cher et tendre mari à qui j’ai beaucoup cassé cassé du sucre sur la tête. Il faut du susucre pour le chien. Je lui pardonne et nous pardonnons aisément, du moins nous nous pardonnerons moyennant finance.
ROSE, aux anges : Mamamama mamama mama mamamamam…
ARIANE : Nous demandons, nous, tous les pensionnaires et vous, le corps médical, le personnel soignant, les ASH, les secrétaires, les concierges et les jardiniers et tout le personnel, nos familles, nos maris, nos compagnes et compagnons, à être tous réhabilités parce que malgré tous nos défauts et mes petites chinoiseries et espiègleries que vous ne me supportez que très difficilement, c’est très dommage et je le regrette beaucoup et infiniment et indéfiniment indéfini c’est inversement ou diversement proportionnel. Parce que nous méritons tous d’être réhabilités. Nous, les pensionnaires, nous sommes tous de grandes, ou presque tous, victimes, et moi-même…

Elle arrête de lire.

Oh, je suis fatiguée. Je vais me coucher un petit peu.

Elle s’allonge par terre. Cuisses écartées.
SCÈNE 18 (grande salle)

Une Blouse passe devant Ariane endormie par terre. Elle se dirige vers un Patient. Assis sur un siège, coiffé d’une casquette rose, il garde ses mains à plat sur les accoudoirs. Buste penché en avant, tête affaissée sur le torse. Il jette des petits regards inquisiteurs autour de lui, par en dessous. Il monte un bras à sa tête très lentement, ôte son couvre-chef, l’amène à ses genoux entre lesquels il croise ses mains avant de retomber dans l’inertie. Un long temps passe. Une mouche sur son pied n’est pas chassée. Une blouse passe la tête dans l’encadrement de la porte du couloir.

LA BLOUSE : Ça va, monsieur Adrien ?
LE PATIENT : Oui… J’aimelor.
LA BLOUSE : Comment ? Vous voulez pas faire la sieste, comme les autres ?
LE PATIENT : Non. J’aimelor… Mal-aux-reins.
LA BLOUSE : Au dos ou aux reins ?
LE PATIENT : Aux reins.
LA BLOUSE : Ah, c’est dommage, la kiné est partie. Si ça passe pas avec un petit traitement, il faudra peut-être voir un médecin plus spécialisé.
LE PATIENT : Il faut une opéra...
LA BLOUSE : Comment ?
LE PATIENT : Une opération.
LA BLOUSE : Mhm… Je reviens vous voir tout à l’heure.

À peine la Blouse disparue, l’homme pique à nouveau du nez. Bourdonnement des mouches dans le silence absolu. Le corps d’Ariane se dédouble. Une moitié reste inerte au sol, jambes écartées. L’autre se lève lentement et s’approche du public.

CHORYPHÉE ARIANE : J’étais énervée parce que le docteur, c’est pas le docteur qu’on a en ce moment, le docteur était pas gentil. C’était en 1957. Je demande poliment d’aller au village pour acheter des fruits. Je demande pour sortir, j’avais un peu d’argent. J’avais besoin de fruits, on mange pas assez de fruits. Ils nous donnent pas la bonne nourriture pour qu’on guérisse. Je demandais pour qu’il me dise oui, il me disait non. Pourquoi ? Pourquoi il disait non ?

Une autre Blouse entre dans la pièce. Elle ne voit pas la partie d’Ariane qui est debout en train de parler. Elle contourne le corps inanimé au sol et se dirige vers monsieur Crabe qui se tient devant la fenêtre.

LA BLOUSE : Alors, monsieur Crabe, on se la fume, cette cigarette ?
MONSIEUR CRABE, sans quitter la fenêtre des yeux : Mhm ?
ARIANE : Alors j’ai soulevé les tables et j’ai tout mis par terre. J’ai pris les choses, je les ai lancées. Les assiettes, tout. J’étais révoltée. J’étais très en colère. C’est normal, aussi.

La Blouse tend une cigarette à monsieur Crabe.

MONSIEUR CRABE, prenant la cigarette : Il va pleuvoir.
ARIANE : On m’a mise en cellule. Juste un lit, tu peux pas le bouger. Des aérations, tu vois rien dehors. Un cabinet : il faut se baisser… C’est un trou par terre.

La Blouse allume la cigarette de monsieur Crabe et la sienne. Tous les deux regardent dehors. Il commence à tomber quelques gouttes. Ils n’entendent pas Ariane.

Pour pas m’ennuyer, je fais de la gym, je tourne tout autour de la petite pièce. J’ai de l’entraînement, depuis cinquante ans qu’on me soigne. On m’y met quinze jours, trois semaines. Et il y aura des revenons-y.

Elle se tourne vers la Blouse et monsieur Crabe.

On m’enferme et on me fait trois piqûres par jour. De quel droit ?

Ils n’entendent pas.

En plus on m’a fait sauter des repas.

Elle se tourne vers le public.

Qu’est-ce que tu veux que je fasse ? Que je leur casse la gueule ? Ils sont plus forts que moi.

La pluie tombe dru.

(Apostille)
Banquier pour raisons matrimoniales

(Monsieur Ratier s’approche de moi, il a envie de me raconter quelque chose. Il ne sait pas par quoi commencer. Je lui pose une question pour le lancer.)

MOI : Qu’est-ce que vous faites ici ?
JEAN-PHILIPPE RATIER : Je cherche à sortir. Je cherche mes affaires. Je les ai pas perdues. Mais je les cherche. Hier, j’ai vendu six banques. Je suis plus vendeur. Il en reste trente-huit. Deux à Lyon, quatre à… J’ai compté. J’ai vendu six banques qui étaient en circulation depuis une dizaine d’années. Je les avais montées moi-même. J’ai décidé de les vendre pour cause de surplus.
MOI : Mais vous savez pourquoi vous êtes là ?
JEAN-PHILIPPE RATIER : Je suis trésorier, non, financier. Et pour garantir les sommes qui nous sont… Non, notez, « me », pas « nous ». Pour garantir les sommes qui me sont confiées… Les affaires sont à moi à 100 %… Mettez « me », pas « nous ». On a tellement l’habitude de dire nous quand on gère des sociétés.
MOI : Mais je ne suis pas là pour acheter des banques, monsieur, je suis là pour écrire ce que les gens ont envie de me raconter, pour faire un roman. Vous pouvez me rappeler pourquoi vous êtes là ?
JEAN-PHILIPPE RATIER : Monsieur (inaudible), comment s’appelle-t-il ? C’est le frère de la jeune femme qui était avec nous (Il regarde autour de lui, mais il n’y a que des vieilles femmes.) On paye cash. C’est pas elle. Aux États-Unis, on paye tout cash, sauf au-dessus d’une certaine somme, 30 000, 50 000. Je parle en euros.
MOI : Oui, mais monsieur, je ne comprends pas bien votre réponse. Pouvez-vous me dire pourquoi vous êtes ici, dans cet hôpital ?
JEAN-PHILIPPE RATIER : Pour une raison toute simple : je n’arrive pas à me marier. J’abandonne et je vends. Je vais chercher, je passe des annonces. Les petites banques sont mes relations, sérieuses, très sérieuses. C’est tellement rare en Europe. J’ai trié au début une partie de mes affaires : les sociétés S.A… Pour des raisons, matri… Non, ne mettez pas « matrimoniales », sinon je vais recevoir une avalanche. Je peux vous toucher par téléphone ?
MOI : Non, je ne crois pas, non. Je ne le souhaite pas. Monsieur, vous savez, je suis ici pour noter ce que les gens ont à me raconter, je ne suis pas votre secrétaire, vous comprenez ?
JEAN-PHILIPPE RATIER : Je ne voudrais pas que vous travailliez pour rien. Vous voulez un Vichy, c’est tout ce que j’ai pour l’instant. Je vous indemniserai de la main à la main. Deux banques, il me reste, elles marchent très bien, je les garde, à Amsterdam. C’est une grosse affaire, une très grosse affaire ! Mes affaires m’appartiennent toutes. En général quand on arrive à Amsterdam, c’est par l’autoroute. Tournez à droite, à droite à cent mètres, cette banque qui est là m’appartient. J’avais gagné beaucoup d’argent.
MOI : Et comment ?
JEAN-PHILIPPE RATIER : Honnêtement ! C’est ce qui a époustouflé l’Europe et les Américains. Je vous y emmène, si vous voulez, à Amsterdam.
MOI : Non, je ne crois pas. Je suis juste ici pour écrire. Et puis vous ne pouvez pas sortir d’ici, pour l’instant.
JEAN-PHILIPPE RATIER : Il ne faut pas parler affaires au téléphone : vous voyez tout de suite si c’est un rigolo ou pas… Je préfère vous en donner, cinq, six aux États-Unis. Vous parlez anglais, j’espère.
MOI : Pour quoi faire ?
JEAN-PHILIPPE RATIER : Pour aller là-bas !
MOI : Mais je ne vais pas aux États-Unis, monsieur.
JEAN-PHILIPPE RATIER : Vous êtes libre ce soir ?
MOI : Je ne suis pas libre. Je ne souhaite pas vous voir en dehors de cette discussion. Vous êtes ici parce que vous aviez envie de me raconter quelque chose sur votre vie.
JEAN-PHILIPPE RATIER : Non, mais, parce qu’après, je pars aux États-Unis. (Il sort une pastille Vichy.) C’est une pastille de menthe, ça m’évite de fumer. Remarquez, j’ai décidé de reprendre. J’ai arrêté depuis dix ans, j’en ai parlé à deux copains. J’ai repris, deux paquets en trois jours : aucun changement dans mon comportement. Ils m’ont dit : « Tu croyais quand même pas… » Je pensais que ça pouvait influencer mon caractère. J’aimerais que vous acceptiez de venir voir une de mes banques à Lyon.
MOI : Non, monsieur, je ne viendrai pas, je ne fais qu’écrire ce que les gens me disent ici.
JEAN-PHILIPPE RATIER : Il faut se méfier des monnaies. J’ai un appareil qui permet de faire vingt-cinq millions de dollars. Vous êtes mariée ?
MOI : C’est ma vie privée, je ne vous en parlerai pas.
JEAN-PHILIPPE RATIER : Je ne suis pas curieux de votre vie privée. Quand je vends, je passe par des agences, il me manque des mots, alors. Je suis un peu curieux, quand même. Vous me donnerez votre numéro de téléphone.
MOI : Je vous ai déjà dit non, vous vous souvenez ?
JEAN-PHILIPPE RATIER : Bon, on en restera là.
MOI : D’accord, c’est vous qui voyez.
JEAN-PHILIPPE RATIER : On en reste là, excepté que vous direz tout de même que le paquet est prêt ou sera prêt sous huitaine. C’est tout ? Aujourd’hui, j’ai pas le temps. (Il se lève, son pantalon tombe sur ses genoux. Il le remonte, me contourne.) Je m’excuse, je suis un peu pressé. Dans un mois. Trente jours. On se verra peut-être dans la vie. (Il tend la main pour serrer la mienne.)