Grippe porcine

(La destruction du XXe s/Anneliese capturée)
Trente-trois tonnes de cochons foncent au péril de leur vie en direction d’un Complexe de la viande suburbain. Ma sœur pose l’un après l’autre sur la ligne blanche équidistante des trottoirs gauche et droit ses pieds de chinoise enrobés avec des bandelettes on pourrait croire pour l’érotisme trempées dans une liqueur de pétales de roses thé, en réalité protègent ses pieds en contact avec le sol gelé. Chou. Fleur. Chou. Fleur. Chou. Fleur. Chou. Fleur. Ses pas se rôdent à la marche de fourmi sur cette berge centrale au-dessus du piège des profondeurs qui a remplacé le bitume à sa droite et à sa gauche. Lever les yeux sans craindre d’y tomber, elle le peut. La bétaillère grossit en face d’elle.
Elle se prend pour le Messie, cette chinoise, ou quoi, les gens sur le pas des portes parlent d’elle avec la répulsion fascinée que leur incapacité à en faire autant sécrète. Les rides de ma sœur comme blanchies de riz en poudre très fine sont reliées aux bandelettes par une masse charnelle courbée. Comment cette femme ne tombe-t-elle pas dans l’absence de goudron vers le centre de la terre ? Nos enfants, ils étaient plus légers qu’elle et plus agiles, mais ils ont disparu quand même, c’est une sorcière cette femme ! Les yeux remplis de larmes adressées à leurs chérubins que la télévision leur a juré, images à l’appui, engloutis, applaudissent par réflexe en ma sœur une funambule au-dessus de San Andreas. Mais commencent à fomenter par télépathie une capture de cette chinetoque qu’on pourrait très bien attacher au bout d’un élastique de six cents mètres de long et balancer dans le vide pour qu’elle remonte un chapelet de nos enfants sauvés du magma central par un mouvement de jokari.
Les trente-trois tonnes de cochons ont acquis un volume qui n’entre plus en entier dans le champ de vision de ma sœur a une défaillance à l’intérieur de son crâne.
Advient durant plus de trois secondes une pensée n’est pas celle attendue par son corps veut être sauvé. Ma sœur menacée n’a pas la bonne question présente à son esprit, mais celle-ci : avant leur acheminement ces tonnes mobiles ont-elles poussé hors-sol dans des cubes sans lumière avec trappe dans la cage descend droit vers les profondeurs phréatiques dites par le préfet non potables, surtout ne buvez pas l’eau du robinet avant la destruction totale des porcs, des camions-citernes ont été commandés à l’Ukraine, quinze millions de tonnes d’eau étiquetées « gaz naturel » sont en train de passer clandestinement les frontières polonaise, tchèque, allemande, luxembourgeoise, surtout ne buvez pas l’eau, attendez celle d’Ukraine ! Ces cochons étaient-ils élevés en l’absence totale de nature, serrés les uns contre les autres dans de grands bâtiments éclairés à l’ampoule électrique, les bêtes n’avaient-elles tellement pas de place qu’elles se mordaient, s’arrachaient mutuellement les yeux en grognant, piétinaient leur lisier jusqu’à l’heure d’ouverture de la trappe ? Les truies allaitantes étaient-elles attachées couchées dans le noir par une grosse sangle en cuir de vache pour dépenser moins d’énergie vitale, pour concentrer dans leurs mamelles toute la substance nécessaire à la nutrition de douze petits ? Étaient-elles envoyées à l’abattoir dans le seul but qu’enfin, de toute cette vie minable, on ne parle plus ?
Ma sœur debout sur la ligne blanche va être traversée ou évitée de justesse par les trente-trois tonnes de porc vivant. Est-ce que ces carcasses transportées vivantes possèdent le mouvement des choses animées par nature et une certaine forme de pensée ? À moins qu’il y ait percussion et que le corps de ma sœur, plus solide que le camion, bloque l’avancée du capot alors que la remorque continue sur sa lancée, provoquant une compression du contenu.
Mademoiselle Frank est l’ennemie de notre combat, la jeune chinoise qu’il faut vaincre, mademoiselle Frank est l’ennemie de notre combat, la jeune chinoise qu’il faut vaincre, mademoiselle Frank est l’ennemie de notre combat, la jeune chinoise qu’il faut vaincre. Six cent quarante-trois fois la cargaison de la remorque a entendu le message des haut-parleurs : le débarquement du bataillon devrait se faire sans encombre.
Le camion pile, les portes arrières s’ouvrent en grand. La bouche des gens sur leurs perrons forme de grands ovales : nos enfants ! Reconnaissable chair de la chair malgré leurs masques, gants, bottes en caoutchouc, combinaisons blanches à compteur Geiger intégré dont les aiguilles restent braquées sur la zone rouge : ces marcassins que la télévision avait juré à leurs parents avalés par l’abîme des profondeurs du centre de la terre sont en réalité tout potelés et bien vivants sous les yeux de leurs géniteurs. Organisés en bataillon les petits d’hommes sont là pour sauver l’époque. Les parents ont beau appeler des prénoms d’enfants ne répondent pas, réquisitionnés qu’ils sont pour une tâche supérieure au contentement de leur famille. Nos enfants, qu’est-ce qu’ils ont fait à nos enfants ?
Les marcassins en combinaison chantent des cantiques, yeux levés vers le ciel du Sauveur. Depuis les portes ouvertes du camion, ils rejoignent les trottoirs à quatre pattes sur des planches font des ponts-levis au-dessus du vide abyssal de la route. Depuis le fond de la remorque, leurs zélatrices les exhortent en poussant de petits cris de rongeurs : Dieu le veut ! Le bataillon de croisés est préparé à toute mission : convertir un mourant, éliminer un ennemi, sacrifier grâce à Dieu sa vie en échange d’une autre plus précieuse ou bien inoculer la rage à un rat lâché ensuite dans le lit du rebelle, arrêter avec détermination mademoiselle Frank, ennemie de notre combat. Ces cochons fiers d’être dressés ignorent les lois, idéal en cette fin d’époque où il faut agir sans scrupules, nous avons besoin d’une armée fidèle avait dit le Président à son chef de cabinet dans le secret d’un boudoir de l’Élysée, capable de pourchasser les rebelles infiltrés.
Ce sont des petits blancs dociles, enlevés à leurs familles il y a moins de six mois, formés à l’aide de techniques modernes à la croisade. Obéir à un ordre est pour eux plus naturel que respirer. Ils ont l’automatisme facile de la main sur un joystick de mitrailleuse. Ces petits blancs dressés ne sont que ruine de l’âme de leurs géniteurs le voient comme au carnaval déguisés par combinaisons blanches en Docteurs nains de cartoons post apocalyptiques, tronçonneraient sur commande sous une tente militaire en riant bras et jambes de tout ce qui bouge. Et avec le sourire.
Les géniteurs sur les perrons regardent, identifient, doutent maintenant d’avoir vu au JT les failles de San Andreas s’ouvrir, engloutir petits garçons et filles, la chair de la chair de l’Occident, tout ce produit d’une longue culture moulue très fin d’abord dans les moulins à ânes et pierres plates, à vent et eau, à pétrole puis à fission nucléaire. Ils ont perdu tout ascendant sur la progéniture de leurs couples, voient les pattes antérieures de ces cochons sautiller sur les trottoirs, lassos brandis avec cris hystériques pour capturer la chinoise.
Le centre de l’intérêt des petits croisés flotte au-dessus du gouffre, retenu par le filet tendu de leurs cris et par la stupeur des parents télépathes campés sur les perrons.
Ma sœur appuie ses bandelettes sur la peinture blanche de la ligne centrale, garde les bras bien écartés, fixe avec ses yeux de gymnaste sur une poutre le point secret qui donne au cou un port de reine, au-delà de la scène de la vie occidentale dans laquelle elle est impliquée, pour ne pas considérer sérieusement le vide qu’il y a sous elle. Tant que je me concentre, je ne tombe pas, tant qu’ils sont concentrés aussi, je ne tombe pas, tant que je ne pense pas à la faille, je ne tombe pas, tant que je ne suis pas moi-même, je ne tombe pas, tant que mes yeux sont fermés, je ne tombe pas.
Autour, les petits corps habillés en plastique blanc sautillent, stridulent, jettent leurs lassos mal formés dans sa direction. Sur l’ordre des zélatrices, un par un ils bondissent du trottoir vers la ligne. Un premier disparaît dans le gouffre. Un deuxième. Un troisième. Un quatrième. Joyeux comme au club de Mickey quand ils sautaient pieds nus sur les boudins du château fort gonflé. Allez ! Les zélatrices farouches veulent, quoi qu’il en coûte à leurs effectifs, ramener la prisonnière au commandant. Allez ! Allez ! Plusieurs petits croisés sont déjà pendus à la ligne blanche au-dessus du vide, cochon-pendu puis mouvement de balancier, parviennent à inverser leur position pour s’installer assis. Allez ! On leur envoie des cordes qu’ils nouent à la bande de peinture, à l’autre bout tenues par leurs compagnons, tracent de nouveaux accès à la future prisonnière. L’invasion de la ligne par les marcassins commence. Ils finissent par être suffisamment nombreux accrochés aux cordes pour faire de leurs corps un pont mou sur lequel on pousse doucement la chinoise. Beaucoup d’entre ces automates disparaissent sans un cri vers le centre de la terre après le passage de ma sœur somnambule docile rejoint la fermeté du sol entourée de nains. De là, sous les yeux des parents immobiles, tirée poussée pas la forêt de corps blancs frénétiques, elle rejoint à quatre pattes sur une planche l’intérieur de la remorque où les zélatrices enfilent immédiatement sur sa tête un sac de jute, ligotent ses mains et ses pieds. Je suis prise. Pendant ce temps, ce qu’il reste de la nuée de cochons bipèdes rembarque dans le camion. Portes refermées, démarrage, demi-tour, les tonnes qui n’ont pas été perdues dans l’abysse repartent d’où elles sont venues, mission accomplie.
Sur leurs perrons, les parents se télépathent leur révolte, qu’est-ce qu’ils ont fait de nos enfants, s’en iront tout à l’heure en délégation chez monsieur le Maire protester contre cet usage abusif du produit de leurs corps.

Tout doit disparaître !

Analyse
Plan de lutte contre la Destruction : la FEC vend la mèche
Selon une étude peu commentée du Ministère de l’économie danois rendue publique au mois de septembre dernier, seuls 10 % des « biens de consommation non encore acquis » pourraient échapper à la Destruction. Les experts les plus pessimistes vont jusqu’à émettre l’hypothèse que les 90 % restants pourraient mettre en danger la population qui se trouvera à proximité le jour de la destruction de la société de consommation. Après deux mois de consultations et de réflexion conjointe avec la Fédération européenne des commerçants (FEC), le Conseil des ministres européen devrait s’exprimer sur le sujet demain soir à 20 heures heure française (en France, transmission sur TF1).

Coup de théâtre
Profitant de sa position de force, la FEC n’a pas attendu les dirigeants européens pour dévoiler les grandes lignes du projet dès hier soir au cours d’une conférence de presse à Hambourg. « Grâce à la FEC, la résistance s’organise, a déclaré Auguste Lampois, son président. Notre plan de lutte contre la destruction, qui se démarque de tous les autres projets par sa dimension volontariste, a été adopté par le conseil des ministres ce matin. Chaque pays de l’Union va voir la date officielle des soldes d’hiver avancée au 20 novembre. Nous sommes heureux de constater que Bruxelles s’est rallié à notre position, la seule rationnelle dans ce contexte de crise. »
La campagne, intitulée « Tout doit disparaître ! », sera lancée dès samedi prochain (lire ci-dessous). Un seul mot d’ordre : informer les consommateurs qu’« exercer son pouvoir d’achat, c’est mettre toutes les chances de son côté pour l’avenir. »
Monsieur Lampois n’a pas hésité à railler au passage « la réactivité légendaire » de Bruxelles, tout en se félicitant que lobbying acharné de sa fédération ait porté ses fruits aussi rapidement.
Un point de vue qui n’est pas partagé par Yves B. de l’association de consommateurs « Que choisir ? » Interrogé par Le Parisien, ce dernier doute de l’efficacité d’un tel dispositif, qui « encore une fois va grever le budget des ménages et dont rien ne garantit l’efficacité contre la destruction. »
Quant au Conseil des ministres, il n’a pas souhaité réagir.



Encadré :
L’opération « Tout doit disparaître ! », un dispositif ambitieux
« Sortir le plus de biens de consommation du marché le plus rapidement possible », tel est le but de l’opération « Tout doit disparaître ! » Le lancement de cette campagne a été millimétré par les plus prestigieuses entreprises de communication et chapeauté par le patron de Publicis en personne.
Une allocution de Monsieur Lampois depuis le dernier étage de la tour Eiffel devrait ouvrir les festivités, avant le lancement d’un grand spectacle son et lumière. Le discours sera transmis sur toutes les chaînes de télévision, ainsi que sur des écrans géants installés sur le Trocadero, et dans les stades de football des grandes villes, où les chefs de famille sont invités à se réunir.

Dans son discours, le président de la FEC devrait annoncer que cette occasion exceptionnelle permettra enfin aux commerçants de baisser leurs prix sans limite légale et d'ouvrir leurs magasins la nuit. Selon nos sources, il devrait déclarer : « Pensez à votre seule pulsion d’achat. Aujourd’hui, la consommation totale est enfin permise. », avant d'inciter les consommateurs à cacher loin des villes les biens qu'ils auront acquis.
L’hystérie collective que devrait déclencher cette décision est cruciale et pourrait bien conditionner la survie de l’Occident. Si la foule est conquise par ce message radical et audacieux, on peut pronostiquer que la partie sera gagnée contre la destruction de la société de consommation. Les magasins seront pris d’assaut, les compte en banque vidés, et les objets relégués à l'écart, dans les bois et les campagnes. Sans biens à vendre, il n’y aura enfin plus de consommation possible, ce qui écartera définitivement le danger.

Texte datant de 2006, extrait d'un ensemble encore en chantier intitulé "La destruction du XXe siècle"